Décédée à Etterbeek le 25 juin 2019, jour même de ses 80 ans, Anne Richter fut une personnalité talentueuse et particulièrement attachante des Lettres belges. Fille de la romancière et critique Marie-Thérèse Bodart et du poète et essayiste Roger Bodart, mère de l’écrivaine Florence Richter, elle fut professeure de littérature à Bruxelles avant de se consacrer à son œuvre créatrice. Plusieurs distinctions couronneront ses ouvrages : principalement le prix Frans De Wever en 1967, le Félix Denayer en 1988 (l’un et l’autre attribués par l’Académie royale) et celui du Parlement de la Communauté française de Belgique pour La Promenade du grand canal.

Miaulements du silence

Remarquable nouvelliste (Les locataires, L’Ange hurleur, Le chat Lucian, La Grande pitié de la famille Zintram, etc.), Anne Richter visitait les territoires du Fantastique dont elle était familière des lieux, à l’écoute des miaulements du silence. Parmi les thèmes qu’elle aborda en les enrichissant d’éclairages nuancés : la fuite, l’envol, l’enfermement. Autant de songes qui fleurissaient sous la plume sensible de celle pour qui, à n’en pas douter, le Fantastique est mine de fantasmes. De l’art (si) exigeant qu’est la nouvelle, l’auteure du Chat Lucian était une orfèvre.
En tant qu’essayiste, elle fut la très lettrée exploratrice du Fantastique féminin, un art sauvage paru originellement chez Jacques Antoine en 1984 puis réédité, augmenté, à la Renaissance du Livre et chez L’Age d’Homme. Un ouvrage enrichi en 2017, intitulé Les écrivains fantastiques féminins et la métamorphose, publié par l’Académie royale de Belgique. On y (re)lira ses fines analyses d’œuvres de “romancières insolites” (notamment Monique Watteau) qui apportent “une façon différente de comprendre le monde.”

Une spécialiste de Simenon

Après une étude consacrée à Milosz, grand poète français d’origine lituanienne, Anne Richer comptera parmi les spécialistes de l’œuvre et de la personnalité de Georges Simenon, via deux essais pénétrants : Simenon malgré lui et Simenon sous le masque. On lui doit également des portraits d’écrivains et des anthologies littéraires comme L’Allemagne fantastique de Goethe à Meyrink et Histoires de doubles et de miroirs.
A propos de l’art d’Anne Richter, dans L’Ange hurleur (dont le titre fait penser au Thomas Owen de Carla hurla), l’érudit Jean-Baptiste Baronian observa qu’il s’agit peut-être moins de fantastique que d’“une sorte de réalisme magique mêlé de merveilleux”. Dans ce recueil, Anne Richter mit sans doute le plus secret et le plus sincère d’elle-même, le plus émouvant aussi.
Personnalité intègre et chaleureuse, des plus consciencieuse pour sa lecture de manuscrits au sein du Fonds de la Littérature, à l’Académie royale, Anne Richter présida les “Midis de la Poésie”, à Bruxelles, de 1997 à 2005. Son activité culturelle lui valut de se voir décerner par la France le titre de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres en 2003. On ne peut qu’espérer qu’avant longtemps l’intégrale des impressionnantes nouvelles nées de l’imagination fertile de l’intuitive Anne Richter soit réunie en un volume. Une écrivaine de haut vol, qui vouait un amour fou aux livres. Les siens n’ont pas fini d’enchanter, silencieuses étoiles dans la nuit.