La veille du centenaire, en août 2014, du début de la Première Guerre mondiale incite à nous souvenir dès aujourd’hui de quelques écrivains qui se virent plongés dans son torrent de flammes. Les uns tomberont au champ d’honneur, tels Charles Péguy, Alain-Fournier, Louis Pergaud ou Ernest Psichari; d’autres seront blessés, souvent grièvement (comme Cendrars, Céline, Apollinaire, Drieu la Rochelle, Pierre Mac Orlan, Jean Paulhan ou Joë Bousquet (qui restera paralysé jusqu’à la fin de ses jours, en 1950); d’autres, enfin, ne survivront que par miracle au feu fou du front ou à la dantesque boue des tranchées : Jean Giono, Roland Dorgelès, Georges Duhamel, Henri Barbusse, Maurice Genevoix, Julien Green, Jean Giraudoux, Henry de Montherlant, Georges Bernanos, Marcel Thiry, ou Jean Cocteau (ambulancier à Nieuport - ce qui lui inspirera son splendide "Thomas l’imposteur") pour n’en citer que quelques-uns. Honneur à eux, à ce seul titre-là.

Si, voici quelques semaines (cf. "Lire" du 21 mai 2013), parut l’album de la Pléiade consacré par Laurence Campa à Cendrars (qui perdit son bras droit au combat), c’est également à cette éminente spécialiste d’Apollinaire qu’on doit la magistrale biographie qui paraît maintenant; sauf erreur, la dernière en date remontait à 1994, rédigée par André Parinaud et publiée chez Lattès. On sait qu’en 2009 Mme Campa publia "Apollinaire, la poésie perpétuelle", dans l’excellente collection de poche illustrée "Découvertes Gallimard", et qu’entre autres essais et réalisations éditoriales liées à l’auteur de "Calligrammes" et de "Alcools", elle écrivit "Apollinaire, la poésie à perte de vue" (publié chez Textuel en 2004) en collaboration avec le professeur Michel Décaudin (décédé cette année-là) qui, en quatre volumes sortis entre 1956 et 1993, fut l’un des éditeurs des "Œuvres en prose complètes" et des "Œuvres poétiques" d’Apollinaire dans la Bibliothèque de la Pléiade; dans la même illustre collection sur papier bible, il y présenta en 1971, avec Pierre-Marcel Adéma, l’"Album Apollinaire".

Apollinaire, qui s’était donné pour devise "J’émerveille" (ainsi que le rappela André Breton dans un texte de 1954 où il observe que "la liberté et l’audace d’Apollinaire ont délibérément forcé toutes les écluses pour donner cours à l’inouï"), a révolutionné la poésie française, simultanément avec Cendrars. On sait qu’une rivalité certaine les divisa, même si, sur le tard de sa vie, le fabuleux poète suisse des "Pâques à New York" (en octobre 1912) minimisa ce différend; mais il semble aujourd’hui sûr que ses "Pâques" précédèrent d’un cheveu le "Zone" d’Apollinaire ("A la fin tu es las de ce monde ancien…"), ce poème phare qui parut aussi en 1912 : deux monuments de l’avant-garde d’alors.

Huit cents pages non romanesques (alors qu’ô combien romanesque fut la vie brève de Guillaume…) ne se résument pas; on se gardera donc de s’y risquer. Contentons-nous de rappeler que, né d’une mère aventurière, descendante de hobereaux polonais russifiés, les Kostrowitzky, et de père inconnu (italien, probablement), c’est à Rome, le 25 août 1880, que vit le jour celui qui recevra pour prénoms Guglielmo, Alberto, Wladimiro, Alessandro, Apollinare. Enfance à Monaco; un été à Stavelot en 1899 (d’où le petit musée qui lui est consacré), puis Paris, après une année en Allemagne. Poète dès l’âge tendre, Apollinaire sera aussi grand critique d’art. Ce qui, très vite, le mit en rapport fraternel avec Picasso, Derain, Alfred Jarry, Max Jacob, André Salmon, Braque ou Matisse. Si le ciel a ses saints, l’art a ses héros : Apollinaire en fut l’un.

Exceptionnellement intuitif, à la fois séducteur et déconcertant, sensuel et cérébral, fasciné par la culture classique et par les écrivains relégués aux "enfers" (de certains d’eux il sera un des révélateurs, à commencer par Sade : cf. ses essais réunis en 1964 dans "Les diables amoureux"), mais sans cesse à la recherche de formes nouvelles. Conteur, essayiste, épistolier, dramaturge, scabreux romancier des "Onze mille verges" (qui parut sous le manteau en 1907), Apollinaire est avant tout enchanteur. Emerveilleur.

Amant de Marie Laurencin (couple qu’en 1909 immortalisa le Douanier Rousseau dans un peu flatteur portrait en pied, "La Muse inspirant le poète"), une autre de ses dames de cœur (on parlera plutôt de "dame de corps" tant leur liaison fut torride), l’infidèle comtesse Louise de Coligny-Châtillon, lui saignera l’âme mais lui inspirera des "Lettres" qui n’ont pas fini d’émouvoir immensément celles et ceux qui les lisent. N’eût-il écrit, pour Lou, le 30 janvier 1915, que le sublime "Si je mourais là-bas…", Guillaume Apollinaire serait l’un des plus grands d’entre tous les poètes. Se cherchant des racines, son amour pour la France - qui l’adopta et dont la langue était devenue sienne - l’amena, dès le 5 août 1914, à déposer une demande d’engagement, rêvant d’une naturalisation à la clé. Envoyé au front, dans l’infanterie, Apollinaire y sera blessé à la tempe par un éclat d’obus, le 17 mars 1916. On le trépanera. Pourtant, ce n’est pas des suites de ce drame que le poète, qui s’était marié en mai, mourra le 9 novembre 1918, quarante-huit heures avant l’Armistice. C’est la grippe espagnole qui le terrassera : l’effroyable épidémie qui, en quelques mois, comme le précise l’auteure p. 771, aurait fait une quarantaine de millions de victimes dans le monde, "soit quatre fois plus que le conflit". L’horreur.Francis Matthys

Guillaume Apollinaire Laurence Campa Gallimard, collection "NRF Biographies" 820 pp., env. 30 €