Une brique? Presque un moellon de 686 pages. Comment le biographe a-t-il obtenu sinon l'accord, du moins l'assentiment d'un biographié qui avait, jusqu'à présent, dit non à tout le monde? Peut-être parce que l'auteur, Gilles Deleux, ne faisait pas partie, jusque-là, du petit milieu médiatico-littéraire belge? Allez savoir... Un jour, Arno a dit à Gilles: «Oui, tu as une bonne tête, fais-le».

Ça, c'est de l'Arno tout craché. Lorsqu'il apparaît en public, l'homme s'enveloppe dans un brouillard, menant une grande opération de diversion, partie intégrante du personnage à laquelle on n'échappe pas. Gilles Deleux, cependant, est allé bien au-delà, débusquer ce qui, dans les origines de l' «Ostendu», fait l'Arno d'aujourd'hui. L'affaire n'est pas mince: il fallait s'y retrouver dans un tracé de vie hautement sinueux, dans lequel le biographié lui-même ne s'y retrouve parfois pas très bien, brouillant là aussi, volontairement ou non, des pistes tortueuses.

«Fais-le» ? Gilles Deleux l'a fait. Son livre se lit comme une histoire racontée, affichant la fausse aisance de la simplicité, d'un langage et d'une structure clairs. «Arno. Un rire et une larme» est conçu comme une ligne du temps, mais chaque chapitre, chaque étape du chemin vit sa propre vie.

Comme dans une vie, particulièrement passionnants sont les débuts, là où tout se passe sans qu'on le sache encore, sans que les faits, les événements aient livré toute leur portée. Lorsqu'il n'avait que 4 ou 5 ans, un de ses oncles disait du petit Arno qu'il était «un acteur né, un comique».

ARNO PAS DANS LES LISTES, DÉJÀ

La fibre musicale, comme une certaine excentricité, se trouvent déjà chez sa grand-mère maternelle, Marie-Louise, qu'il verra presque tous les jours dans les années cinquante. Future marraine, elle lui trouvera le prénom d'Arno dans un roman allemand d'avant-guerre. Mais l'employé communal ostendais ne l'a pas entendu de cette oreille: Arno, ça n'est pas dans ses listes. Sur la carte d'identité de l'aîné des enfants Hintjens, figure le prénom Arnold. Et puis entendre sa mère Lucrèce, dite Lulu, chantonner «La mer» dans la cuisine, ça aide.

Plus encore que le rock'n roll, c'est le blues qui marque le jeune adolescent. Un prof de morale, qui passait du Big Bill Broonzy à ses cours, en témoigne: un jour, Arno, 13 ans durant l'année scolaire 1962-63, lui a dit que, le blues, c'est ça qu'il voulait faire dans la vie.

L'histoire est donc celle de la transformation d'une passion - le blues - en mode de vie. Très documenté, travaillé à la manière anglo-saxonne, le livre renvoie à un Arno Hintjens fasciné par cette culture anglo-saxonne et qui fonctionne dans cette optique, même lorsque son «Bazaar» est in «French» dans le texte (1).

Balayant certaines idées - notamment les «deux mains gauches» -, cette biographie a repéré tous les petits messages écrits à l'encre sympathique dans les chansons, les propos, la vie d'Arno. Selon la volonté de l'auteur, chacun peut ainsi se faire une idée de «son» Arno, dont, c'est le moins que l'on puisse dire, la vie est aussi une oeuvre.

(1) L'album «French Bazaar» est sorti chez Virgin / EMI. Voir aussi interview en LLB p. 48.

© La Libre Belgique 2004