L’auteur français de bande dessinée est décédé, à l’âge de 82 ans. Génie du rire, il a ouvert le champ de la bande dessinée franco-belge d'humour, à coups de parodie, de running gags, de nonsense et d’extravagances.

Évocation Olivier le Bussy

C’était il y a dix ans. Entre la terrine de gibier à la confiture de witloof et la salade Horta, Gotlib se livrait de bonne grâce à une séance de dédicaces improvisée pour les clients du resto du Centre belge de la bande dessinée (CBBD), en cette lumineuse journée de mai 2006. Ses admirateurs lui glissaient : "Vous êtes toute ma jeunesse" ou "Si vous saviez comme vous m’avez fait rire". Il le savait. Ça le touchait. Et en même temps, on devine que ça le déprimait un peu. Que ça lui rappelait que le temps avait passé depuis qu’il avait rangé crayons et pinceaux. Depuis l’âge d’or de "Pilote", les délires de "L’Echo des savanes", les soirées de bouclage de "Fluide glacial".

Le temps a passé, donc, et depuis ce dimanche, Gotlib n’est plus. Il s’est éteint à l’âge de 82 ans. Mais quand on se hasarde à piocher dans la bibliothèque un volume de "Gai-Luron", des "Dingodossiers" ou de la "Rubrique-à-Brac"; quand on s’organise des retrouvailles avec "Hamster Jovial" ou "Pervers Pépère", c’est pour constater que l’effet hilarant ne s’est jamais dissipé.

L’histoire de la bédé franco-belge se divise en deux époques : l’avant et l’après-Gotlib. S’il existait un Front de libération de l’humour, la présidence aurait dû être confiée à l’Oncle Marcel. En revendiquant, dans les années 60, le droit à (faire) rire de tout, il a ouvert des portes à un tas de petits rigolos, au-delà même des horizons du neuvième art - Alain Chabat est un fan absolu. Sous la plume de ce fan des Beatles et de Frank Zappa, la bande dessinée est devenue très rock’n’roll. Gotlib a donné à la parodie ses lettres de noblesse, repoussé les limites du comique de répétition et saupoudré ses pages d’un savoureux nonsense anglo-saxon, alors peu prisé dans l’Hexagone. Au tournant des seventies, il a dynamité les derniers tabous : sexe, scatologie et religion. Enfin, il a créé un nouveau type de personnage : Hergé créa Tintin, Franquin imagina Gaston et Morris, Lucky Luke. Gotlib, lui (ré)inventa… Gotlib.

En 2006, le CBBD lui avait rendu hommage à ce précurseur en lui consacrant une exposition rétrospective. Auteur de BD lui-même, gotlibophile convaincu et vieux comparse du jubilaire, Frédéric Jannin avait endossé le rôle de commissaire de l’expo, agrémentée d’une bande-son et d’anecdotes glanées au cours de trente ans d’amitié. "J’étais monté à Bruxelles avec des auteurs de ‘Fluide’ pour donner un coup de main pour le ‘Trombone illustré’ (le supplément "pirate" de Spirou, lancé par Delporte et Franquin, en 1977, NdlR), rappellait Gotlib. Il y avait un jeune gars qui s’appelait Jannin. On s’est aperçu qu’on avait les mêmes goûts en musique, en cinéma… Ça rapproche." Comme les rapproche leur passion commune pour les chansons déconnantes et les Monty Python. L’exposition était déclinée autour des étapes significatives de la carrière de Gotlib.

1. Le temps de l’apprentissage.

Comme l’indique un accent parigot à couper au couteau, Marcel Gotlib est de Montmartre. Il est né Gottlieb, le 14 juillet 1934, premier enfant d’Ervin et Régine, immigrés juifs hongrois épris de la France. La France le leur rendra mal. Sous l’Occupation, le régime de Vichy contraint les Gottlieb à l’infamie de l’étoile jaune. Et c’est la police française qui, en 1942, enlève Ervin à sa famille, qui ne le reverra jamais. Marcel et sa sœur Liliane sont cachés chez des paysans normands, antisémites et cupides. "C’étaient des ordures", a confié Gotlib à "Libération", mais en même temps, on leur doit la vie." L’épisode lui inspira deux pages poignantes de la "Rubrique-à-Brac". La famille Gotlib revient à Paris, après la guerre. Celle-ci n’a pas eu raison de sa passion pour le dessin, avivée par la découverte du dessin animé "Pinocchio" de Walt Disney. Après des cours de dessins publicitaires, Gotlib débute dans le métier en illustrant des ouvrages pour la jeunesse et propose ses crobards à gauche et à droite. "Merci, on vous écrira…" Las d’attendre une réponse qui ne vient pas, Marcel et son épouse Claudine partent en voyage de noces. A son retour, Gotlib découvre une lettre de "Vaillant", ancêtre de "Pif Gadget". On l’y attend depuis un mois. "Nanar et Jujube" y verront le jour, en 1962, deux ans avant qu’apparaisse un flegmatique canidé : Gai-Luron. "Singulièrement, la première fois qu’il apparaît, il rigole, et puis il n’a plus jamais ri", s’amusait Gotlib. "Il tenait un peu du Droopy de Tex Avery, un peu de moi aussi." Sous-entendu : un clown triste.

2. Les années "Pilote".

"Vaillant", c’est bien, mais le dessinateur débutant rêve de "Pilote". Lancé en octobre 59, l’hebdo de bédé parisien fait souffler un vent frais sur la bande dessinée franco-belge. Pour Gotlib, "Pilote", c’est d’abord René Goscinny, le scénariste d’"Astérix" et de "Lucky Luke", qui compose avec le Liégeois Jean-Michel Charlier une rédaction en chef bicéphale et légendaire. En 1965, Gotlib propose au tandem "Le gag", histoire en six pages d’un jeune auteur qui cherche des idées de… gags. L’idée plaît et Gotlib rejoint une rédaction où se côtoient Brétécher, Cabu, Fred, Giraud, Greg, Hubinon, Mézières, Sempé, Uderzo… Mâtin, quelle équipe ! Gotlib et Goscinny sont sur la même longueur d’ondes. Lors de son passage sous les drapeaux, Gotlib a découvert l’humour décalé du magazine américain "Mad". Il s’en ouvre à Goscinny qui, le monde est petit, est un ami d’Harvey Kurtzman, fondateur de "Mad". "Ça vous dirait de faire quelque chose avec moi dans cet esprit-là ?" , glisse Goscinny à Gotlib. Le premier, au scénario, et le second, au dessin, ouvrent les "Dingodossiers". Une série d’un genre nouveau : plus de héros intrépide, mais deux pages d’enquêtes farfelues sur des sujets qui le sont tout autant : le doublage, les espions maladroits, les petits métiers ferroviaires, les étrangers en vacances et les vacances à l’étranger, etc. René Goscinny est un mentor pour le jeune Gotlib, mais aussi la figure paternelle dont il fut tôt privé. Gotlib lui donne du "Monsieur"; Goscinny du "brave et généreux Gotlib", mais les deux hommes sont liés par une respectueuse affection. "Le premier individu qui m’a pris par la main, et qui m’a dit : ‘Vas-y mon petit !’, c’est Goscinny. Il n’a jamais su que moi, je savais, je sais et je dis que je lui dois tout", assurait Gotlib. Happé par le succès d’Astérix, Goscinny met fin à leur collaboration, mais encourage son poulain à creuser la même veine. Ce sera la "Rubrique-à-Brac", plus délirante encore que les "Dingodossiers". De 1968 à 1974, Gotlib y développe son style graphique, à la fois exubérant et dépouillé, essentiellement en noir et blanc. Dans la joyeusement bavarde "RAB", on retrouve, pêle-mêle, des fables express, des parodies loufoques, des jeux de mots tordus, des coutumes folkloriques, les rubriques zoologiques du professeur Burp, les enquêtes de Bougret et Charolles, et bien sûr Isaac Newton, auquel la chute d’une pomme sur le chef inspira la loi de la gravitation universelle - une source inépuisable de running gags. Gotlib déteste dessiner les décors. Pour meubler les cases, il imagine une petite coccinelle, qui deviendra l’emblème de la série, et dont les pitreries proposent un second degré de lecture. Il y a l’auteur, enfin, - le front parfois ceint d’une couronne de laurier - personnage à part entière de ses propres histoires, qui établit avec son lecteur une complicité sans pareille. Narcissisme ? Un peu, sans doute. Même si : "Dans les ‘Dingodossiers’, nous parlions à la première personne du pluriel, et puis dans la ‘RAB’, il y a eu un glissement où je me dessinais pour parler au lecteur. Très mal, d’ailleurs. Je me suis toujours amélioré physiquement, pas du tout pour me glorifier. Au contraire." Les riches années "Pilote" ne se résument pas à la "RAB". Gotlib-le-cinéphile écrit "Cinémastocks" pour Alexis, les absurdes "Clopinettes" pour Mandryka et crée "Superdupont" (avec Lob), surhomme franchouillard qui pourfend "l’anti-France" en charentaises, marcel et caleçon long, coiffé d’un béret.

3. Les années "Râââh lovely".

"Pilote" est plus déluré que ses rivaux "Tintin" et "Spirou". N’empêche. Portés par le souffle de Mai 68, nombre d’auteurs de "Pilote" veulent créer sans entrave et contestent l’autorité du "père" Goscinny. Certains commencent à quitter le navire. Le "gros tas de gros chouettes copains" a vécu. Giraud/Moebius part fonder "Métal Hurlant"; Gotlib, Mandryka et Brétécher lancent en 1972 le transgressif "Echo des savanes". Goscinny en sera meurtri. "La séparation a été très douloureuse parce que je l’aimais énormément. Il est mort (en 1977, lors d’un test de résistance à l’effort, NdlR) avant qu’on ait pu se rabibocher", soupirait Gotlib, pour qui la blessure ne s’est jamais refermée. A "L’Echo", Gotlib jouit d’une indépendance éditoriale inouïe et peut donner libre cours à son goût pour la scatologie, le blasphème et l’humour leste au cri de "Râââh lovely". A peu près à la même époque, il imagine pour "Rock & Folk" un chef scout un peu niais, peu en phase avec l’ère sex, drugs and rock’n’roll. Hamster a beau être jovial, il n’en est pas moins dépassé par les montées de sève qui agitent sa louvette et ses deux louveteaux. Minée par des problèmes de gestion et des divergences artistiques, la collaboration de Gotlib à "L’Echo des savanes" durera huit numéros. "Avec Mandryka, on s’était pris la grosse tête avec la bédé ‘adulte’. Avec le temps passé, je me demande en quoi dessiner des zizis et du caca est adulte, vu que c’est ce que les enfants préfèrent. Disons que pour moi, ça a été un sas à traverser pour aller plus loin."

4. Les années "Fluide".

Gotlib jure qu’on ne le reprendra plus à lancer un canard. Ou, en tout cas, pas comme ça. A son vieil ami, Jacques Diament, gérant d’un grand magasin, il glisse : "Si je trouvais un gars comme toi, je dis pas que je tenterais pas le coup." Fumant, le coup. "Fluide gacial" débarque dans les kiosques le 1er avril 1975. Ligne éditoriale : "Umour et bandessinées". "On avait assez parlé de cochonneries, et ça ne m’intéressait plus. Je voulais de l’humour et rien d’autre. Si ça avait été génial mais réaliste, je ne l’aurais pas publié", affirmait Gotlib. Son nom agit comme un aimant pour une génération de nouveaux auteurs, dont le chroniqueur et scénariste Bruno Léandri arrivé pour le no 4. "Gotlib, je suis tombé dedans quand j’étais petit. A 20 ans, je me suis dit : c’est avec lui que je veux travailler ou je me suicide." Le rédac’ chef Gotlib met ses pas dans ceux de Goscinny, en exerçant sa fonction de manière assez différente. "Il était très différent de Goscinny en ce qu’il n’était pas un vrai chef", nuance Léandri. "Il était très respectueux de l’œuvre d’un dessinateur. D’ailleurs, quand il n’aimait pas, il était très embêté. Mais il avait un vrai talent de découvreur pour répérer ce qui était drôle." De fait. Gotlib recrute des "stars" en devenir : Binet, Edika, Goossens, Tronchet, Maester, Lelong. Même André Franquin, l’idole de jeunesse devenu ami, y broiera ses "Idées noires". "Pervers Pépère" sera, à peu de chose près, la dernière saillie graphique de Gotlib. Il continuera à ciseler les éditos de "Fluide", même après l’avoir revendu à Flammarion en 89, avant de se détacher du journal. Car l’envie s’est éteinte, à petit feu, sans qu’on puisse exactement en cerner les raisons. "Gotlib, comme Franquin, sont des gens qui travaillaient avec le goût. Et quand il a disparu, ça devient très difficile…", avance Jannin. Marcel Gotlib ne faisait plus de BD et n’en lisait guère - même s’il adorait Zep et Larcenet - mais n’avait pas pour autant mis son cerveau en mode veille. "Il est d’une curiosité extraordinaire", disait de lui Jannin. "il continue à me faire découvrir des chanteurs et les nouvelles séries américaines."

La séance de dédicace touche à sa fin. Le café fume sur la table. A la table voisine, une dame pousse son fils du coude. "Regarde ! C’est Uderzo." Gotlib n’a pas entendu. Dommage, ça l’aurait sûrement fait mââârrer.