On connaît généralement Sido par le livre où sa fille Colette lui a rendu grâce en un portrait tout en chaleurs, couleurs et admiration, ainsi que par d’autres romans où elle lui donne une place privilégiée. Sans doute idéalisée par l’écriture, cette mère qui s’affirmait elle-même libre-penseuse et fut féministe avant le mot a réellement eu, sur l’auteur des "Claudine" et autres "Apprentissages", une influence décisive : celle des bonheurs et découvertes de l’enfance. Elle l’ouvrit au plaisir sensuel de "tout ce qui se contemple, s’écoute, se palpe, se respire" . L’essentiel de son éducation se résumait en un mot : "Regarde" . Et Colette reconnaissait spontanément que cette mère qui lui transmit le goût des arts et des vérités de la nature fut "le personnage principal de toute ma vie" .

En publiant une édition complète des "Lettres à Colette" écrites entre 1903 et 1912, Gérard Bonal nous donne à appréhender, au plus juste de ses pensées et de ses convictions, une femme jusqu’ici plus légendaire que vivante. Sido n’a peut-être pas l’inventivité d’une Madame de Sévigné mais elle est, comme elle, en manque de sa fille qui vit à Paris. Elle lui écrit en mots simples et spontanés. Elle détaille les nouvelles locales et familiales. Elle suit avec une attention aiguë les avatars de sa carrière. Et si elle se réjouit de ses succès, elle ne craint pas de la critiquer dans ses choix scéniques. Elle s’inquiète de tous les dangers qui pourraient la menacer, comme un déplacement en train ou en voiture, la sollicitant sans discontinuer à lui écrire ou venir la voir.

Née à Paris en 1835 et décédée il y a juste cent ans, Adèle Eugénie Sidonie Landoy, confiée à une nourrice après la mort de sa propre mère, rejoignit, à l’âge de dix ans, son père installé à Bruxelles. C’est donc en Belgique qu’elle grandit entre deux frères aînés, journalistes cultivés, qui l’amenèrent à fréquenter une bohème de peintres, musiciens et poètes français et belges auprès desquels elle acquit son indépendance de jugement et son goût pour les arts. Sans dot à 21 ans - ce qui était rédhibitoire pour l’époque -, elle épousa un riche propriétaire terrien de Saint-Sauveur-en-Puisaye qui se révéla rapidement une brute avinée. Celui-ci lui donna une fille, Juliette, et un fils, Achille - bien que le livre laisse planer un doute sur le père réel de ce dernier -, ainsi que l’usufruit de ses biens en cas de décès. Ce qui, l’alcool aidant, ne tarda pas à arriver.

En épousant ensuite Jules Joseph Colette devenu percepteur à Saint-Sauveur, Sido fit un mariage d’amour, appauvri toutefois par les dettes d’argent laissées par son premier mari. Après un nouveau fils, Léo, né en 1866, une fille allait voir le jour le 28 janvier 1873 : Sidonie Gabrielle Colette qui écrirait bien plus tard sous le seul nom de Colette : "J’ai été une enfant pauvre et heureuse comme beaucoup d’enfants qui pour toucher une vive sorte de bonheur n’ont besoin ni d’argent ni de confort". Protégée par la vigilance maternelle, Colette ne garda que des souvenirs éblouis de cette première période de sa vie et d’une mère "qui ne ressemblait à aucune autre mère", la laissant partir dans les brouillards bleus de l’aube à la découverte sensible du monde et des choses.

Un an avant que sa fille n’épouse Henry Gauthier-Villars - mieux connu sous le nom de Willy - qui allait convaincre celle-ci d’écrire tout en détournant son talent à son profit, Sido alla habiter à Châtillon-sur-Loing où son fils Achille, médecin, vivait avec sa femme et leurs deux petites filles. C’est de là qu’elle écrivit à Colette les quelque 400 lettres où elle se révèle. Aimante. Possessive. Intrusive. Courageuse. Dure. Attentive au bonheur de ses enfants. Sans indulgence pour ses beaux-enfants. Critiquant Colette qui se lance dans le music-hall et fustigeant ses nudités affichées. Elle l’encouragea pourtant toujours à écrire, lisant tous ses livres et les commentaires qui s’y rapportaient, s’alarmant en voyant dans une vitrine "Les égarements de Minne" signé du seul nom de Willy : "Est-ce que cela est autorisé par toi ?". Elle révéla son anticonformisme en envoyant régulièrement ses amitiés à Missy du temps où celle-ci partageait la vie de sa fille. Colette ne prit pas la mesure de la maladie de sa mère et, pour ne la vouloir voir que vivante, n’assista pas à son enterrement.

A ces lettres qui commençaient presque invariablement par "Minet chéri" et imploraient en retour un mot ou une visite, "Quand viens-tu ?", Colette répondait même si elle préférait envoyer des fleurs, des chocolats ou de l’argent. Ce dont témoignent les mercis de sa mère. Mais ses réponses ont été détruites par Achille, furieux des dérobades de cette sœur que l’on découvre toutefois entre les lignes de la correspondance maternelle. Vingt-trois lettres de Sido à Juliette, sa fille aînée qui s’est suicidée, et quelques photos complètent ce livre-portrait d’une femme pleine de contradictions mais vibrante et libre.

Lettres à Colette Sido Texte établi et présenté par Gérard Bonal Phébus 566 pp., env. 25 €