Les lecteurs qui se sentaient bien avec Claudie Gallay dans "Les déferlantes" - ils furent plus de quatre-vingt mille - se retrouveront en connivence avec la très discrète romancière dans son nouveau roman, "L’amour est une île". Dès les premières pages, on redécouvre ce style direct, épuré, essentiel, ce souci de détails qui, mieux que nulle autre description, esquissent un décor, un climat, des sentiments, les rendant par une étrange alchimie physiquement sensibles au lecteur. Et aussi ce découpage en chapitres souvent courts qui forment au fil de la lecture une mosaïque dont la cohérence, rigoureuse, n’apparaît que peu à peu. Ainsi que dans la vie, on perçoit, lentement, la profondeur d’une émotion, la dimension du désespoir, le sens de toute une existence.

Une fois encore, la romancière enchâsse dans la fiction des personnages à la recherche d’eux-mêmes dans un lieu et un milieu dont elle a d’abord partagé la vie pendant parfois de longues semaines. L’un de ses premiers romans, "Mon amour ma vie", se passait dans un cirque rom bloqué, au bout du rouleau, sur un bord de périphérique. "Seule Venise" conduisait son héroïne, une femme abandonnée par l’homme de sa vie, dans une ville que les amoureux ne savent pas toujours découvrir. "Les déferlantes" plongeait dans le rude pays de la Hague et l’authenticité encore préservée de ses habitants et de ses paysages.

"L’amour est une île" se déroule à Avignon, lors du festival. Pas n’importe lequel. Celui de 2003 qui vit la grève des intermittents (photo) du spectacle faire avorter le "in" et diviser le "off". Ce festival-là se retourne sur son passé, hésitant sur son présent, à la recherche d’un avenir. Un festival qui, affirment d’aucuns, se néglige depuis des années. "Trop d’amateurs. Trop de spectacles, certains vulgaires, faciles, on dirait du programme télé", constate Claudie Gallay qui raconte : "Collés au bar, des journalistes rapportent les propos de Didier Bezace. Il n’est question que de cela, la nécessité d’une culture vivante, le retour d’un théâtre plus proche des gens. Ariane Mnouchkine est avec eux, elle parle des heures longues et nécessaires, de toute la persévérance qu’il faut pour monter un spectacle".

Dans ce microcosme culturel déboussolé, l’auteur imagine des personnages qui le sont tout autant derrière l’apparence de leurs certitudes. Odon Schnabel est un pilier du "off". Il possède son théâtre, "Le chien fou", cent cinquante places dans la vieille ville. Il rêve d’un théâtre pour tous. Il rêve aussi de la Jogar, une comédienne qui a couru le monde et les plus grands rôles pendant dix ans. Elle revient dans sa ville natale en quête de succès qui lui sont comptés avec l’âge. Marie, une jeune marginale, débarque à Avignon parce qu’on y joue une pièce de son frère auquel elle vouait un amour fusionnel et dont les circonstances de la mort prématurée restent mystérieuses.

Entre ces trois êtres, si différents dans leurs espoirs et si proches dans leur réalité, se noue une intrigue comme, seuls, les hasards de l’existence peuvent en tisser. Odon joue une pièce du frère de Marie. Mais est-ce ce dernier qui l’a écrite ? Ce frère n’est-il pas l’auteur d’une autre pièce soumise jadis à l’attention d’Odon et que celui-ci aurait laissé la Jogar adapter et en prendre la paternité ? Attachée à son frère jusqu’à porter autour du cou un petit sac contenant ses cendres, Marie est prête à tout pour savoir. Mais la vérité sera-t-elle la vraie ? Et ceux qui l’espéraient pourront-il la supporter ?

Le récit de Claudie Gallay, linéaire, détaché, presque indifférent, s’attarde sur la douceur des nuits ou la torpeur brûlante des jours, sur les digitales, leurs parfums mais aussi le poison de leurs feuilles, la cuisine et ses odeurs sensuelles ou écœurantes, les corps qui s’attirent ou se rejettent, les ongles d’une main amoureuse qui glissent sur le velours d’un fauteuil ou ceux, vengeurs, de Marie avec lesquels elle se griffe désespérément les bras. Maîtrisé avec une rigueur implacable, ce récit rend d’autant plus dramatique la course inéluctable et désespérée vers le gâchis d’existences qu’on ne recommence jamais. Sur les planches comme dans la vie, l’histoire ne se refait pas. Jamais rien ne se réécrit. "L’amour est une île, quand on part on ne revient pas." Et Avignon, finalement, avec son passé effacé, dépassé, trahi, ne ressemble-t-elle pas à une île ?

L’amour est une île Claudie Gallay Actes Sud 351 pp., env. 22 €