Livres - BD

Connaît-on jamais ceux que l’on connaît ? Comment aurais-je pu soupçonner le magma de rencontres gauchistes et sexuelles dont avait émergé l’homme de trente ans que je rencontrai vers 1990 dans une maison amie d’Alost ? Ses manières et sa culture portaient la marque de ce que la tradition française peut avoir de meilleur. Et l’Académie française ne venait-elle pas de lui attribuer le prix de l’essai pour un pénétrant ouvrage sur Chamfort (1740-1794), auteur de "Maximes" célèbres, libertin puis jacobin, qui se suicida sous la Terreur, désespéré par une Révolution qui avait basculé dans la tyrannie et le sang ?

Vingt ans ont passé. Claude Arnaud nous a donné entre-temps deux romans, deux essais, dont "Qui dit je en nous" (2006), qui reçut le prix Femina, et une remarquable somme biographique sur Cocteau. Or voici que paraît "Qu’as-tu fait de tes frères ?", le récit souvent poignant et parfois picaresque d’une jeunesse de révoltes et de dévoiements, rythmée par les grelots de la folie et le tocsin des morts.

En 1968, Claude avait douze ans. Il vivait heureux au huitième étage d’une barre à la Porte de Saint-Cloud. Il a deux frères aînés, Pierre et Philippe, férus de livres et bons élèves, un père cadre d’entreprise et mari très uni d’une femme aimante et belle, que les enfants adorent. Soudain, cette harmonie se fissure, se déglingue. Les exigences d’un père d’un autoritarisme à l’ancienne et, venant de la rue, les premiers bouillonnements annonciateurs de Mai 68, attisent la révolte des deux aînés et vont entraîner le jeune Claude sur le pavé de Paris. Boulevard Saint-Michel, Odéon, Sorbonne, il s’insinue partout. Il s’intéresse à la condition ouvrière chez Citroën, se gorge de musiques pop-rock, fréquente des cinémas crapoteux qui diffusent en boucle "Rosemary’s baby" de Polanski, devient militant trotskyste et se dote d’un prénom potache et guerrier, Arnulf, qui sonne mieux que "Claude !" dans les manifestations.

Un soir d’automne 1972, il adhère au "mouvement des jeunes maoïstes", vend "La Cause du Peuple", assiste à des rencontres avec Pierre Victor, le dirigeant occulte et puritain de la Gauche prolétarienne, dont personne ne suspecte que, reprenant son nom juif de Benny Levy, il mourra trente ans plus tard à Jérusalem, devenu talmudiste. Le jeune Claude, lui, découvre les incertitudes du sexe, est initié à la came, croise Michel Foucault, Hervé Guibert, Copi, les auteurs de "L’Anti-Œdipe", se retrouve dans l’appartement de Frédéric Mitterrand, qui dirige deux cinémas d’art et d’essai, danse jusqu’à l’aube au "7", la boîte homosexuelle la plus huppée de Paris, s’attache à de mauvais amis qui profitent de lui, est récupéré par des types bien qui le préservent d’une dérive fatale.

Celle, précisément, qui entraîne ses deux frères : Pierre finit par se jeter du troisième étage de l’asile d’aliénés où il a été placé; Philippe, après beaucoup d’errances, a trouvé un poste à la Cinémathèque de Paris, où sa culture fait merveille, mais se noie au cours d’une baignade en Corse. Son témoignage aujourd’hui leur est en quelque sorte dédié.

Lui-même, qui a fini par constater qu’il n’a connu que des marginaux depuis qu’il a fui le domicile familial, et qui ne veut pas finir comme ses frères, se ressaisit : "Je veux une vie belle et chaude, entouré d’êtres décidés à ne pas attendre une révolution improbable". En juin 1976, il se soumet à une suite d’épreuves qui confèrent aux quelques élus qui l’emportent le statut d’élève-professeur, et permettent de faire des études en étant payé comme enseignant, jusqu’à l’agrégation. Il sera un de ces élus. Il est sauvé.

Peu d’ouvrages, me semble-t-il, recréent aussi bien et dans une écriture aussi belle, le séisme de Mai 68 vécu par un garçon de douze ans, et les années confuses et libertaires qui ont suivi. Que d’idées aberrantes, de comportements sexuels auxquels le sida a donné une issue tragique, que d’intellectuels qui ont renié leur idéologie d’alors, mais aussi que de convictions sincères et d’espérances naïves ont animé des jeunes qui voulaient changer le monde et que le monde a laissés au bord de la route ! Rescapé de cette période, Claude Arnaud nous en porte témoignage dans un livre à situer entre les "Confessions" de Rousseau et "L’Education sentimentale" de Flaubert.

Qu’as-tu fait de tes frères ? Claude Arnaud Grasset 372 pp., env. 19 €