Ayant mis cette année une lenteur peu ordinaire, et peu conforme aux usages, à "rendre" ou "retourner" les vœux de nouvel an à ceux qui avaient eu l’amabilité de nous en adresser, nous nous étions fortement défié du mot "réciproquer". Or voici qu’un nouvel ouvrage d’André Goosse d’emblée nous éclaire utilement sur l’opportunité de ce mot.

Alors que nous pensions avoir affaire à un verbe trop moderne, probablement hérité "quelque part" de l’anglais, le grammairien et lexicologue liégeois (16 avril 1926) nous confirme en effet que "ce n’est pas du français de haute qualité". Si Furetière et quelques autres lexicographes des XVIIe ou XVIIIe siècle l’enregistrent sans commentaire, il n’est déjà plus qu’un vieux mot pour Littré ou le Larousse du XXe siècle, un mot que les dictionnaires récents au demeurant ont précipité aux oubliettes, tandis que l’Académie l’a toujours boudé.

Puis, André Goosse nous conte l’histoire du vocable en question, avant de nous rappeler les périphrases qui pourraient nous aider à nous en passer. C’est le début d’un livre précieux, comme le fils spirituel et gendre par ailleurs de Maurice Grevisse nous en a déjà tant légués. Un livre qui ressuscite les chroniques "Façons de parler" publiées par l’auteur dans notre journal durant un quart de siècle, entre 1966 et 1990. Ceux qui le lisaient alors tous les quinze jours dans "La Libre Belgique" s’en souviennent comme d’hier.

"Conscients que ces trésors sont devenus aujourd’hui largement inaccessibles", Christian Delcourt et Michèle Lenoble-Pinson, tous deux membres belges du Conseil international de la langue française, ont jugé indispensable de compiler bon nombre de ces articles, qui ne jouirent que d’un écho discret dans "Le bon usage", dont le Pr Goosse (UCL), qui fut longtemps aussi secrétaire perpétuel de l’Académie royale de langue et de littérature françaises, avait repris la conduite après la disparition de M. Grevisse.

Etrange André Goosse ! De cet homme jovial et souriant, les initiateurs du présent volume soulignent tour à tour la probité, l’amabilité, l’humour et l’indulgence. Lui donc, l’homme du "Bon usage", tant versé aussi dans les belgicismes et autres arcanes de la dialectologie, ne fut-il pas en même temps le promoteur de la nouvelle orthographe, qui vit le jour il y a juste vingt ans ? Avec des conséquences, somme toute, très mesurées.

Avec lui, nous nous trouvons face à un homme rond sous tous les angles - ainsi d’ailleurs qu’en atteste son visage métaphorique -, antithèse de toute forme d’intégrisme, soucieux et même respectueux des nouvelles modes et tendances langagières. Il est resté celui que nous connûmes par ses chroniques, si accueillant et "bon enfant" à l’égard des dérives et déviances observées dans la façon belge de parler. Toujours prêt à s’excuser d’une remarque pertinente, toujours disposé à pardonner les monstruosités d’une langue de plus en plus hâtive.

Sans jamais nous imposer le moindre diktat, loin de nous asséner quelque oukase, André Goosse nous narre ici, avec une tendresse qui rime avec une éternelle jeunesse, les aventures du pistolet - le petit pain au lait -, de l’entièreté, des femmes d’ouvrage ou de ménage, de l’aubette (de bus ou à journaux), du piétonnier, etc. Jusqu’au mot "agresser", qui était un néologisme en 1977 et n’avait encore aucune connotation sexuelle. Fidèle au principe de Maurice Grevisse, il professait en toute modestie : "Tant que l’usage n’a pas tranché, il est prudent de respecter les valeurs éprouvées".

Façons belges de parler André Goosse Le Cri - Académie royale de langue et de littérature françaises 658 pp., env. 25 €