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Il est l'un des plus fins connaisseurs des tueurs en série. Stéphane Bourgoin leur a consacré une multitude de documentaires et de livres. Ce qui est devenu son métier et sa passion a pourtant pour origine un drame qui l'a touché personnellement. En 1976, la compagne de ce Français est violée, assassinée et mutilée en Californie. Deux ans après les faits, un policier lui annonce que l'auteur de l'assassinat a été arrêté et qu'il a une dizaine d'autres victimes à son actif. "A cette époque, le mot 'serial killer' n'existait pas et je ne trouvais aucun ouvrage sur ce type de criminel. Le seul moyen d'apprendre des choses, c'était de rencontrer ces tueurs multirécidivistes", explique-t-il.

Le spécialiste revient cette fois avec un ouvrage consacré à Gérard Schaefer, qu'il présente comme "l'incarnation absolue du Mal". Arrêté en 1972, cet ancien policier avait pour habitude d'amener ses victimes, souvent par deux, dans des lieux boisés, à l'écart des chemins, puis de les terroriser avant de les tuer. Il sera assassiné dans sa cellule, en 1995, de 45 coups de couteau. Quatre ans avant, Stéphane Bourgoin l'avait rencontré en prison pour de longs entretiens filmés.

Alors que Gérard Schaefer n'a été condamné que pour deux meurtres et deux enlèvements, vous le décrivez comme "le pire tueur en série de tous les temps". Pourquoi ?

Surtout parce qu'il cumulait les perversions : nécrophile, scatophile, urophile, zoophile, sadique, pratiquant le bondage... Il était aussi manipulateur. Lui-même s'est attribué entre 80 et 110 meurtres. Quand on examine les preuves et les endroits où il a vécu, on se rend compte qu'on en est très loin : il a tué 15 personnes avec certitude et peut-être une dizaine supplémentaire.

Entre 15 personnes minimum et 110 maximum, il y a un gouffre. Pourquoi un tel doute sur le nombre ?

C'est fréquent. Les tueurs en série, même quand ils paraissent sincères et francs dans leurs aveux, ont cette volonté de manipuler les gens. Même s'ils sont condamnés à la perpétuité ou à la peine de mort, ils veulent rester les maîtres du jeu. Ils manifestent un désir de toute puissance et de ne pas être oubliés. Peut-être que Michel Fourniret avouera un jour d'autres crimes...

Schaefer a par moments admis certains meurtres, puis les a niés. Est-ce un jeu ?

C'est un jeu permanent ! A certains moments, il prétend être un exécuteur pour la mafia ou pour une secte satanique, mais aussi être le plus grand tueur de femmes du 20e siècle. Dix minutes après, il affirme être innocent de tous les crimes dont on l'accuse...

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Il a rédigé des textes dans lesquels il décrit des crimes. Selon vous, il dépeint ses propres assassinats ?

Oui, on a retrouvé trois textes au domicile de sa mère. Quand on lit ces scènes, qu'on voit les photos qu'il détenait puis qu'on va sur les scènes de crime, on se rend compte que tout correspond. On sent que c'est du vécu. Ce n'est pas de la fiction. Il est très fier de ces textes en plus !

Vous dites qu'il se présente comme "le plus grand tueur de femmes du 20e siècle". Existe-t-il une sorte de concurrence morbide entre tueurs en série ?

Non, c'est relativement rare et cela ne les pousse pas à tuer. Schaefer parlait de cela avec Ted Bundy, le plus célèbre serial killer américain. Ils se comparaient : "- Moi j'en ai tué 34. - Ah moi 36 !" Schaefer le titillait en lui montrant la Une d'un journal sur lequel il figurait. C'est hallucinant.

Schaefer a été marqué par le rejet de son père et la probable relation incestueuse avec sa mère. Ceci explique sa déviance ?

Par rapport à d'autres, le traumatisme de Schaefer n'est pas très accentué. Dans 95% des cas, on a des enfances très dysfonctionnelles : abandon parental, absence de figure paternelle, alcoolisme, drogues, abus sexuels sur enfant. Inversément, on rencontre aussi des tueurs qui n'ont subi aucun traumatisme. En règle générale, le comportement déviant se manifeste à l'adolescence : cruauté envers les animaux, vols... puis une escalade.

Quand un tueur peut-il être considéré comme "tueur en série" ?

Il doit avoir tué au moins deux victimes avec un certain intervalle de temps entre chaque crime. J'ajouterais qu'il doit avoir au moins un mobile d'ordre psychologique.

Gérard Schaefer conservait des objets dérobés à ses victimes. Ce fétichisme est-il surprenant ?

On le retrouve chez un certain nombre de criminels. Guy Georges, "le tueur de l'Est parisien", avait gardé un contrat de travail d'une victime, une chaussure à talon ou un costume de vendeuse de glaces. Dans le livre sur Schaefer, j'ai choisi de dresser la liste de tous les objets découverts chez lui. Cela donne une idée de tout ce qui peut être trouvé lors d'une perquisition chez un tueur en série présumé. Ces pièces lui servaient à entretenir ses fantasmes pendant les périodes où il ne tuait pas. Pour parler crûment, il allait se satisfaire sexuellement en manipulant ces objets.

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Vous avez déjà rencontré 77 tueurs en série. En quoi Schaefer se démarque des autres ?

C'est le plus terrorisant ! Dès l'instant où je suis face à lui, je suis pris d'un choc physique, émotionnel. J'ai la chair de poule, ma colonne vertébrale se bloque. Or, il est charmant, souriant d'apparence. Il dégage une aura maléfique. L'entretien date de 1991 mais lorsque je l'ai retranscrit pour ce livre, je l'ai fait en coupant les images.

Comment avez-vous réagi en apprenant son décès, en 1995 ?

J'ai dit "bon débarras". Je dois avouer que la nouvelle m'a fait plaisir. Même en prison, c'était une vraie ordure : il a monté un réseau pédophile, il recueillait les confessions des codétenus puis s'en servait pour essayer de négocier des remises de peine...

Après tant d'années d'enquêtes et de rencontres avec ces tueurs, n'êtes-vous pas pris de nausées ?

Je pensais que l'écriture de ce livre aurait des vertus thérapeutiques pour me sortir Schaefer de la peau. Or, pour la première fois, j'ai eu besoin de rencontrer une psy. Depuis deux ans, je ne parviens plus à rencontrer des proches de victimes ou des victimes survivantes, parce que cela rouvre des plaies que je pensais être refermées.

Sur internet, certains mettent en doute le décès de votre femme Eileen. Ils affirment ne trouver aucun renseignement sur ce tueur en série ni sur une victime se prénommant Eileen...

A la demande des parents, j'ai donné un faux prénom parce qu'ils ne veulent pas que le meurtre de leur fille fasse l'objet d'une publicité. Lors de certains reportages, j'ai donné des photos et des documents. Des éditeurs veulent que j'écrive ma biographie mais je n'ai pas envie. Je n'écrirai donc jamais sur ce meurtre.


Stéphane Bourgoin, "Sexbeast. Sur les traces du pire tueur en série de tous les temps", Grasset, 256 p, 19.00 €