Parce qu’elle est généralement plus spontanée, n’étant pas destinée à la publication, la correspondance d’un écrivain révèle, dans le meilleur des cas, un homme dans sa vérité, dans ses affinités, dans ses élans. Celle de l’écrivain anglais Bruce Chatwin (1940-1989), dont Nicholas Shakespeare assure l’édition et nourrit le contexte qui fluidifie la lecture, est de cette trempe. Selon celui qui avait invité Chatwin à l’émission de la BBC2 "Frank Delaney" avec Borges et Vargas Llosa, "à Paul Theroux Chatwin a dit sans ambages : Je ne suis pas d’avis de tout révéler.

Dans ses lettres, il ne peut pas s’en empêcher. Elles sont la matière première de ses pensées, une manière de les essayer sur la page, la première version de ses écrits. Elles exposent sur papier son combat entre l’homme qu’il était et celui qu’il voulait être : spécialiste de l’art, mari, archéologue, écrivain -d’abord comme penseur théoricien, puis comme conteur impénitent".

D’une missive envoyée de l’école à ses parents alors qu’il n’a que huit ans aux derniers envois dictés à sa femme Elizabeth alors qu’il se meurt du sida dans le sud de la France, la correspondance de Bruce Chatwin ici rassemblée est volumineuse, nerveuse, généreuse, pénétrante, à sens unique - "lui-même ne gardait rien, pas même les premières éditions de ses livres", écrit Elizabeth.

Il est vrai que l’époque était autre, Internet n’ayant pas encore amoindri l’échange physique de courrier. Et si l’auteur d’"En Patagonie" ou "Le chant des pistes" n’a cessé de parcourir le monde, il n’en a pas pour autant négligé les liens familiaux et amicaux. Toujours, il maintenait le contact, partageant ses idées, son vécu, ses découvertes, ses projets, ses découragements.

Dans ces lettres adressées principalement à Elizabeth Chanler - sa femme pendant vingt-trois ans malgré une brève séparation au début des années 1980 et quelques amants -, à ses parents Charles et Margharita, à sa belle-mère Gertrude Chanler, à son éditeur Tom Maschler, aux écrivains Francis Wyndham, Murray Bail et Shirley Hazzard, au réalisateur James Ivory, au collectionneur américain Carry Welch, Bruce Chatwin apparaît comme un être à la recherche d’absolus, superstitieux, à la santé délicate, au statut financier précaire, enclin à exprimer son désamour pour l’Angleterre ("Comme d’habitude je m’étiole dans ce pays. Tout me semble bégueule après l’Afrique"), à l’affût d’inattendu, admirateur de Robert Byron, Edgar Allan Poe, Racine ou Ossip Mandelstam, en perpétuelle quête du meilleur endroit pour travailler et vivre.

A dix-huit ans, Bruce Chatwin débute dans la vie en entrant chez Sotheby’s comme porteur et chargé du numérotage dans le département des objets d’art avant de rapidement prendre les rênes du département des antiquités et celui des Impressionnistes et de l’art moderne.

Un travail qui l’amène à beaucoup voyager, lui inoculant un mode de vie qu’il fera désormais sien. Il démissionne rapidement de chez Sotheby’s - "La vente d’œuvre d’art est la profession la plus détestable au monde" - pour étudier l’archéologie à l’université d’Edimbourg, sans terminer le cursus. Il veut écrire, et trouve rapidement la matière qui deviendra son obsession première : les nomades. Pendant plusieurs années, il travaille avec obstination sur un ouvrage qui ne sera jamais publié et qu’Elizabeth juge toujours impubliable. Le succès critique viendra en 1977 avec "En Patagonie". Entre-temps, il s’est essayé au journalisme, se retrouvant d’ailleurs un temps appointé au Sunday Times. Mais le poste nécessite une sédentarité qu’il ne peut envisager. Alors il repart, insatiable, jusqu’aux contrées les plus reculées d’Asie, d’Afrique, d’Amérique du Sud et d’Australie. "Le changement est la seule chose qui vaut la peine d’être vécue. Ne reste jamais assis derrière un bureau", écrivait-il déjà en 1966 à un ancien condisciple. Un autre de ses amis voyait alors en lui "une boussole sans aiguille"...

Pour celui qui ne croyait pas à l’écriture à moins d’y être contraint, "la fonction de l’artiste est de travailler a) pour lui-même b) pour laisser quelque chose de mémorable dans l’avenir, pour consolider les ruines". Lui qui jalousait Stendhal d’avoir écrit "La Chartreuse de Parme" en onze semaines "sans qu’il y ait besoin de corrections !", considérait, selon sa femme Elizabeth, "l’écriture comme un labeur. Un ordinateur le rendait trop facile". De ce voyageur boulimique viennent de reparaître deux romans marquants, "Utz" et "Les jumeaux de Black Hill" (Les Cahiers Rouges/Grasset). L’occasion de (re)découvrir un écrivain disparu trop tôt auquel Tom Maschler, son éditeur londonien, a rendu hommage en ces termes : "De ceux que j’appelle mon "équipe" - Ian McEwan, Martin Amis, Julian Barnes, Salman Rushdie -, Bruce était celui dont je tenais le plus à connaître l’itinéraire à venir. Je pense que s’il avait vécu il les aurait tous dépassés".

La sagesse du nomade Bruce Chatwin traduit de l’anglais par Jacques Chabert Grasset 537 pp., env. 22 €