Dans son premier roman publié, intitulé «Barnum» (Calmann-Lévy, 251 pp., env. 18 €), Pierre Brunet, aujourd'hui chargé de communication d'une ONG française, nous livre l'histoire d'Antoine, employé d'une organisation humanitaire, envoyé en mission au Rwanda, lors du génocide en 1994, puis en Bosnie, notamment à «Sarajevo, le chapiteau permanent du barnum international». Un récit inspiré de sa propre expérience tout en finesse littéraire, tout en sensibilité et pudeur des sentiments.

Votre livre est-il peu ou prou autobiographique?

Antoine traverse beaucoup de situations que j'ai moi-même traversées. Mais d'autres humanitaires que j'ai côtoyés ont participé à la «fabrication» de ce personnage. Ce n'est pas seulement un récit autobiographique; il y a quand même une création littéraire, si je puis dire.

Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'écrire?

Avant d'écrire «Barnum», j'avais déjà écrit plusieurs textes, dont pas mal de nouvelles et deux romans qui n'ont pas été publiés. Pour «Barnum», il y a eu, en plus de l'envie d'écrire un nouveau roman, le besoin de partager quelque chose que je n'avais jamais réussi à partager en rentrant de mission. Quand vous rentrez de mission, ce que vous auriez envie de dire n'intéresse personne. Plus que cela, non seulement cela n'intéresse personne, mais les gens n'ont pas envie d'entendre ce que vous avez à raconter. Cela les gêne...

Au-delà, j'avais besoin de faire comprendre le quotidien d'une mission, de partager cette expérience qui, à ma connaissance, n'a jamais vraiment fait l'objet d'un roman - il y a eu des romans dont l'humanitaire était plutôt la toile de fond ou le prétexte. Un personnage lambda se retrouve, un peu par hasard, plongé dans l'humanitaire de manière assez paroxystique: dans quelle mesure cela l'affecte-t-il? Le déstabilise-t-il? Dans quelle mesure aussi cela participe-t-il de sa reconstruction?

Dans ma vie, il y a eu un avant et un après le Rwanda. Quand je suis rentré en France, j'étais quelqu'un d'autre, pas quelqu'un de radicalement différent mais suffisamment transformé pour être quelqu'un d'autre. J'ai voulu l'expliquer.

Dans votre roman, vous citez le proverbe rwandais: «La souffrance des autres est supportable». La souffrance des autres est-elle réellement supportable?

Dans le fond, elle ne l'est pas. Ce qui se passe, c'est qu'en quelques jours, quand vous arrivez sur une mission très très dure, comme celle au Rwanda, si on ne se blinde pas superficiellement, on craque. C'est un phénomène de défense de l'être humain. Car si la vision d'enfants morts, par exemple, continue à vous affecter après quelques jours, vous ne pouvez pas continuer à faire votre travail. Extérieurement, vous développez une forme de... pas de cynisme mais de «mithridatisation». Mais, au fond, cela vous touche quand même et vous vous en rendez compte quand vous rentrez en France. Cela vous rattrape et explose.

© La Libre Belgique 2006