"Un recueil de nouvelles. Pas un roman. Voilà qui est déjà en soi une déception. L’autorité du livre en paraît diminuée, cela fait passer l’auteur pour quelqu’un qui s’attarde à l’entrée de la littérature, au lieu d’être assurément installé à l’intérieur." Ce jugement à l’emporte-pièce (pourtant répandu) qu’elle reprend, l’on ne sait si Alice Munro s’en amuse ou en souffre. Car beaucoup ne voient en la nouvelle qu’un tremplin, une étape préliminaire avant d’aborder le Graal littéraire que demeure le roman. Or la nouvelle, genre exigeant, souvent exquis, est pour certains un vrai choix. Avec un roman et un récit autobiographique ("Du côté de Castle Rock") mais une dizaine de recueils de nouvelles, c’est assurément celui d’Alice Munro (Wingham, Ontario, 1931). Dans le dernier en date, "Trop de bonheur" ("Too Much Happiness", 2009), elle offre comme à l’accoutumée des textes amples non par leur longueur mais par la réalité qu’ils rendent et la complexité psychologique des situations dépeintes. Ce, par une écriture classieuse qui ménage ses effets, la chute n’étant jamais prévisible.

"Trop de bonheur", c’est d’abord le titre de la nouvelle qui clôt le recueil. Alice Munro y retrace, éclairés par quelques épisodes révélateurs de sa vie, les derniers jours de Sofia Kovalevskaïa (1850-1891). Cette mathématicienne russe eut à combattre les préjugés, allant jusqu’à se soumettre à un mariage blanc pour pouvoir continuer d’étudier à l’étranger. In fine reconnue et primée pour son génie, également auteur d’un roman, elle aura payé ses lauriers d’un lourd tribut. L’émancipation irrigue par ailleurs l’ensemble du recueil. Beaucoup en passeront par là, sur la route d’un bonheur espéré : une mère dont la vie a basculé, une femme qui découvre écrite une histoire ressemblant étrangement à la sienne, une étudiante qui accepte de se livrer au jeu pervers d’un vieillard, un fils qui rompt avec sa famille pour vivre aux côtés de clochards, celui qui doit grandir avec la tache de vin qui le défigure, le mourant qui n’a pas renoncé à toute indépendance. Parfois, il est aussi question de trahison et de franche cruauté. Mais toujours sont sublimés des moments intensément révélateurs. Ecrivain remarquable, Alice Munro est pleinement à l’intérieur de la littérature.

Trop de bonheur ; Alice Munro ;  traduit de l’anglais (Canada) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso Ed. de L’Olivier 316 pp., env. 24 €