"Sur cinquante-deux morts du Covid, j’ai organisé une trentaine de visites de famille. Pour moi, c’était dur, pour eux, c’était énorme." P. , préparateur à la morgue.

Une seule question au départ, qui ouvrait la porte aux émotions personnelles: "A propos de cette période, que pouvez-vous dire que vous seul pouvez dire?". C’est en ces termes que l’écrivaine Caroline Lamarche s’est adressée aux membres du personnel soignant des hôpitaux d’Iris Sud. Ensuite, comme elle tient à le préciser, elle n’a pas écrit un mot des quarante pages de textes publiées dans Traces. Mais elle en a réalisé le montage et l’édition. Elle a recueilli les témoignages du personnel soignant, seule, dans le silence, chez elle, s’en est imprégnée, a médité, les a coupés, recoupés, assemblés, montés pour créer malgré tout un crescendo, en veillant à ce que tous les métiers soient représentés. "J’ai un peu changé de métier. Comme certains soignants durant le confinement. Ou comme Gaël Turine, ce photographe de terrain qui a fait du portrait. J’ai reçu les textes par mail, parfois écrits à la main. Je me suis retrouvée avec une matière dense, foisonnante. Je savais que je n’avais droit qu’à quarante pages, mais j’aime les contraintes. Ce fut un véritable travail d’imprégnation. Je cochais certaines choses. J’en barrais d’autres. Comme beaucoup de témoignages parlaient de la solidarité, j’ai choisi, sur ce thème-là, les extraits les plus forts. J’ai réalisé un véritable montage choral. Ces mots-là m’ont émue, fait penser, donné du courage" nous explique l’auteure, portée par ce projet qu’elle a trouvé extraordinaire, à tous points de vue. Entre autres du côté de la confiance et de la collectivité.

"Ma tâche était délicate, mais elle a été facilitée par les intermédiaires formidables que furent la psychologue Déborah Cordier, la responsable de la communication des Hôpitaux d’Iris Sud , Delphine Jarosinski et la conseillère en prévention, Chiara Moncada."

Lire également : Gaël Turine a photographié le personnel hospitalier : "Je n’avais jamais imaginé une telle émotion"

Marquée par plusieurs témoignages, Caroline Lamarche se souvient de cette infirmière qui a dû lâcher la main d’un jeune père intubé en larmes et qui s’est laissé saisir par la vue d’un renard par la fenêtre. Ou par cet employé de la morgue, qui a pris des risques pour permettre un adieu aux familles. "Il racontait à Gaël pendant la séance photos. J’ai recueilli son témoignage au vol. A un moment, il s’est mis à sourire. C’était tellement lumineux."

Ce sont également ces textes, ces fragments de vie que l’écrivaine a choisis pour le festival Corps de textes du Théâtre de Liège. Elle en a confié la lecture à la comédienne Anne-Sophie Sterck et au comédien Jules Puibaraud, qui se sont emparés, avec merveille, dit-elle, de cette matière. Un signe de plus de l’état de grâce qui a accompagné ces Traces du premier au dernier pas.