Livres - BD Henri Godard s’emploie depuis 40 ans à distinguer l’écrivain de l’antisémite.

Fin mai, les Editions des Saints Pères ont publié le manuscrit original du "Voyage au bout de la nuit", tiré à 1000 exemplaires, comptant 1040 pages, pesant 4 kg, au prix de 249 € (prix de lancement : 198 €). Avis aux amateurs. Il compte, paraît-il, de nombreuses différences avec le manuscrit édité par Denoël en 1932 : changement du nom du narrateur, finalement appelé Bardamu, abandon des conjonctions au profit de la juxtaposition des propositions, introduction des "tics de l’oralité" (Henri Godard). Avis aux exégètes.

Où est le temps, celui de l’après-guerre, où Céline (notre photo) était un auteur maudit en raison de ses pamphlets antisémites d’avant-guerre et de ses fréquentations allemandes et pétainistes sous l’Occupation ? La pente fut progressivement remontée grâce à ses nombreux amis : Marcel Aymé, Roger Nimier, Arletty, Michel Simon, Henri Mondor, etc. Tous s’employèrent à imposer une distinction entre le pamphlétaire détestable, qui attribuait aux Juifs tous les malheurs du monde, et le romancier admirable d’une œuvre "qui constitue l’un des principaux monuments littéraires français du XXe siècle" (François Gibault, premier biographe de l’écrivain).

Depuis, la reconnaissance du romancier a gagné la partie. Il se vend quelque 50 000 exemplaires du "Voyage" tous les ans. La Pléiade a consacré quatre tomes à ses romans et sa correspondance (les pamphlets restent interdits de reparution par sa veuve). Le maître d’œuvre de cette parution dans la Pléiade est Henri Godard, 77 ans aujourd’hui, professeur émérite de littérature à la Sorbonne. Il publie à présent une autobiographie intellectuelle au départ du coup de foudre qu’il éprouva pour Céline, à l’âge de 20 ans, en découvrant "D’un château l’autre" à sa parution (1957). Il fut subjugué par cette façon nouvelle d’écrire le français par rapport aux écrivains qu’il avait lus jusque-là. Dix ans plus tard, nouveau choc : "Bagatelles pour un massacre", paru en 1937, lui révèle l’antisémitisme démoniaque de son romancier adulé. Il décida de distinguer le romancier du pamphlétaire. Il a consacré dès lors quarante ans de sa vie aux huit romans de Céline. Il raconte aujourd’hui cette décision et ce parcours dans "A travers Céline, la littérature".

Parallèlement, Gallimard réédite sa "Poétique de Céline" (1985) dans la collection "Tel" : une analyse théorique et approfondie de ce que l’écriture célinienne apporte de neuf en créant une langue tramée par un vocabulaire populaire et argotique, un nouveau genre de roman-autobiographie, l’implication du lecteur dans sa rhétorique, ou par rapport à des romanciers de son temps : Joyce, Malraux, Aragon, etc.

De son côté, Jacques Joset, professeur émérite à l’université de Liège, publie un "dossier" dans lequel, instruisant à charge et à décharge, il s’attache à déterminer ce que Céline a vraiment dit, écrit, fait. Ainsi relève-t-il que l’écrivain n’a dénoncé personne sous l’Occupation, ni juif, ni résistant. Qu’il en a même soigné (il était médecin) et protégé. Bref, que ce "collabo" était resté un anarchiste incontrôlable par n’importe quelle autorité. Et qu’il faut donc le prendre comme il était, "pétri de contradictions, avec ses luminiscences et ses malédictions" (David Alliot, auteur du volume Céline en "Bouquins"). Un dossier petit mais précis, que préface Hervé Hasquin, secrétaire perpétuel de l’Académie royale de Belgique, qui raconte comment, après avoir longtemps abhorré Céline sur sa réputation, il fut subjugué par lui en découvrant "Voyage au bout de la nuit" chez un bouquiniste d’Avignon.



A travers Céline, la littérature Henri Godard Gallimard 218 pp., env. 18 €

Poétique de Céline Henri Godard Gallimard 474 pp., env. 12 €

Louis-Ferdinand Céline : mort et vif… ! Jacques Joset Académie royale de Belgique 56 pp.