Dans le quotidien sombre qu’on vit aujourd’hui, avec un ciel plombé et un horizon incertain, on se remémore les temps pas si lointains où on croyait encore pouvoir rendre le monde meilleur.

Plusieurs romans, et cette coïncidence est significative, reviennent sur les années 70, le dernier moment où l’utopie solidaire avait encore cours avant que Thatcher et Reagan n’instaurent le seul enrichissement personnel comme but de la vie.

Stéphane Osmont a écrit l’excellent "Éléments incontrôlés" (Grasset) qui raconte les dérives violentes des "autonomes" en France et en Italie. "De jour comme de nuit" de Jean-Luc Outers revisite la même époque et les mêmes rêves, mais moins violents et vu du côté belge. Il raconte les hommes et femmes de sa génération, à travers les destins croisés de trois jeunes bourgeois : Juliette, Hyppolyte et César. Ils sont enfants de banquier, de bijoutier, de parlementaire et font, à l’UCL, des études de psychologie ou de droit. Mais, surtout, ils ne veulent plus des injustices du monde.

Ils avaient vingt ans quand le Chili d’Allende a basculé dans l’horreur pinochetiste. Ils avaient vingt ans quand Franco agonisait ou que les soldats portugais faisaient la révolution avec des œillets. Alors, les filles belges tombaient amoureuses des exilés gauchistes venus du Nicaragua ou d’Argentine. Les expériences albanaise, cubaine et chinoise faisaient croire qu’on pouvait reconstruire un homme neuf sur une page blanche.

En même temps que la parole de Mao, on découvrait l’amour, plus libre que jamais grâce à la pilule et à la libération des mœurs. Jean-Luc Outers nous fait très bien revivre ces temps si proches mais si lointains à la fois. On n’avait alors pas peur de l’avenir. Si on ne trouvait pas de travail, le chômage suppléait.

Pour les trois héros d’Outers, un trio à la Jules et Jim, ces aspirations à un autre monde se sont concentrées sur un projet d’école alternative destinée aux enfants en rupture d’école, à ces jeunes "rejetés d’école en école, à qui la société renvoyait l’image répétée de ratés sociaux" : "César disait que le temps était passé où des révolutions installaient des régimes populaires après avoir renversé des oligarques au pouvoir. Pour changer la société, il fallait commencer quelque part et l’enseignement constituait un enjeu stratégique de première importance. Il voyait leur expérience, certes modeste au départ, faire tache d’huile et finir par mettre en cause l’ensemble de l’appareil scolaire".

Un tel projet existe bien et Jean-Luc Outers en raconte la genèse de manière romancée. C’est le Snark, dans la région du Centre, à Houdeng-Aimeries. Se rendant compte que changer le monde était hors de portée, pourquoi pas changer un peu la vie de ces jeunes rejetés de partout ? On découvrait Françoise Dolto ("Le cas Dominique"), l’antipsychiatrie de David Cooper, l’hôpital psychiatrique de La Borde, à Cheverny, au bord de la Loire, où Guatarri et Oury cassaient les logiques d’enfermement et bousculaient les rapports de force des "asiles". Le "Snark", écrit Outers, est "un animal imaginaire qu’un équipage lancé en mer s’escrime à chasser sans jamais l’apercevoir". Outers nomme autrement l’école mais c’est bien d’elle qu’il s’agit, de cette petite pierre généreuse apportée à construire un monde où régnerait la fraternité. Bien sûr, la réalité est souvent plus prosaïque et, dans cette école, on a dû souvent remplacer les carreaux cassés.

Jean-Luc Outers a bien réussi à évoquer cette génération et sa fragilité, incarnée par cet enfant autiste qui traverse le roman en répétant qu’il "cherche ce qui ne va pas dans la vie".

De jour comme de nuit Jean-Luc Outers Actes Sud 345 pp., env. 20 €