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Livres & BD

Ces rêveurs, ces magiciens

Jacques Franck

Publié le - Mis à jour le

Cet article réunit deux écrivains belges qui ont en commun de ne pas succomber aux ruminements psycho-sociologiques qui donnent à tant de nos contemporains l’illusion d’exister. Ils partagent aussi la nostalgie des dieux de la Grèce et de l’Inde, donc d’avant l’invention du péché par le christianisme; et un imaginaire qui baigne dans une poésie insolite, où s’entrelacent le mystère, le hasard et la beauté. Enfin, tous deux publient à l’écart des milieux littéraires conformistes.

ORIGINAL

Lorsque Yves-William Delzenne publia "La Course des chevaux libres" en 1983, Arnaud de la Croix, cofondateur des éditions Le Cri, saluait son entêtement à accomplir, "au travers de ses vocations multiples - charmeur, acteur, dandy, diseur, causeur, élégant, séducteur, narcissique en diable, agent d’artistes ou galériste, généreux toujours - un travail, l’aptitude à creuser un sillon, l’air de rien, ce qui est finalement tout". Rien n’est à retirer aujourd’hui de cette définition, qui associe le narcissime à la générosité, sauf que Delzenne s’est dépouillé entre-temps de nombre de ses activités, pour se resserrer sur l’écriture et le rêve dans un appartement haut perché qui donne, à Ostende, sur la toujours recommencée mer du Nord.

Son nouveau roman, "D’un dieu ténébreux", est magique et fantastique, imaginatif et documenté, accumulant les aventures avec une maîtrise qu’eût appréciée Alexandre Dumas. Né à Pondichéry, son héros, Roman Vanderloo, est d’une beauté fulgurante qui séduit femmes et garçons, et d’une sensualité qui allie la fusion des âmes à la fureur des corps. Il apprendra bientôt qu’il n’est pas le fils du riche marchand d’indigo dont il porte le nom, mais d’un violoniste polonais qui fut l’amant de sa mère et dont il a hérité le prénom.

Venu en France, il y est recruté pour l’Intelligence Service par le rusé Simon Samuelsohn, qui s’emploie à sauver les juifs d’Allemagne des persécutions nazies. Il est envoyé à Berlin sous la fausse identité d’un prestidigitateur qui exercera ses talents dans une boîte de nuit fréquentée notamment par le sculpteur Arno Böhm (comprenez Breker) dont il deviendra un modèle et par un lieutenant colonel anti-nazi dont il devient l’amant. Roman sera sauvé à la dernière minute de Berlin en ruines. Et découvrira qu’il n’a pas cessé d’être protégé par des amis de son père Vanderloo qui avaient formé une société secrète à Bombay. Et que sa brûlante passion pour la pianiste Greta Wehler était une recherche de sa mère qu’il n’a pas connue et à laquelle elle ressemblait. Un divertissement de haut vol.

LE PIÉTON DE BRUXELLES

Comme rentré des hautes quêtes de la "Source pérenne" qui le conduisirent des druides celtiques aux temples de Rome et jusqu’aux rives du Gange, Christopher Gérard entraîne cette fois son lecteur dans les rues de Bruxelles. Tout aux long de déambulations souvent érudites, on le découvre assoiffé de bourgogne et de gueuze, expert en frites, friand des patisseries de Fabrice Collignon, chaussée de Waterloo, regaillardi par un faisan à la brabançonne du restaurant de la rue des Bouchers auquel il a emprunté le titre de son livre.

S’étant épris d’une Louise dansante dans la brume aurorale d’un solstice de juin, le narrateur s’est mis en tête de lui raconter un Bruxelles qu’il n’a cessé d’arpenter depuis ses années scolaires à l’athénée Robert Catteau. S’il ne cesse de brocarder cette capitale "de bric et de broc", il se souvient aussi de Verlaine disant qu’il ne connaissait pas de ville "plus bonhommement rigoleuse" et De Ghelderode qui lui apprit à ne pas cesser de rêver.

De la brasserie Belle Epoque "Cirio", à la Bourse, au cimetière du Dieweg, de la librairie Candide à "La Mort subite", du musée Wiertz aux Marolles, il évoque les peintres qu’il aime, le bouquinistes qu’il fréquente, les lieux qu’il chérit, les comtes d’Egmont et de Hornes qu’il vénère, des écrivains comme Baronian, Guy Vaes ou Jacqueline Harpman, un poète comme Odilon- Jean Périer qu’il appelle "notre Rilke" et dont il cite le beau vers "Ma ville et mon amie ont les mêmes yeux gris". Christopher Gérard, infatigable piéton de Bruxelles, infatigable lecteur, infatigable fouineur, excentrique rêveur.

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