ÉVOCATION

Aujourd'hui, à Delfzijl, on sert des boulettes chaudes dans des distributeurs automatiques, des hamburgers et des `broodjes kroket´ à la moutarde. Non loin du fast-food, à l'angle des rues Jaagpad et Ruksweg, se dresse un bronze d'à peine 1 mètre 20. Massif, un peu bougon, incognito malgré lui, le commissaire Jules Maigret trône là, depuis 1966, dans ce bourg portuaire de l'extrême nord de la Frise hollandaise. Rien ne manque: la pipe, le chapeau, un lourd manteau sur les épaules, la posture caractéristique -croisée entre un marin flamand et un éclaireur indien-, rien, si ce n'est un alibi sans équivoque justifiant sa présence ici.

Même les Hollandais, prudents, se gardent bien d'en faire tout un plat. Maigret ne figure d'ailleurs sur aucune carte postale, tandis qu'une petite pancarte, à ses pieds, se contente de dire que, en villégiature à Delfzijl en 1929, Georges Simenon y a planté le décor d'`Un crime en Hollande´. Là-dessus, il n'y a aucun doute.

De là à dire que l'inspecteur aurait vu le jour dans ce berceau frison, il y a une piste -fausse- que seul l'auteur a longtemps entretenue. Pour accréditer sa thèse, Georges Simenon évoque, en 1966, la naissance de Maigret dans l'avant-propos de ses `OEuvres complètes´ : `Le hasard me fit découvrir, à moitié échouée, une vieille barge qui semblait n'appartenir à personne. On y pataugeait dans trente à quarante centimètres de cette eau rougeâtre particulière au vieux canal (...). Cette barge, où j'installai une grande caisse pour ma machine à écrire (...), allait devenir le vrai berceau de Maigret (...). Je me revois, par un matin ensoleillé, dans un café qui s'appelait, je crois, La Pavillon (...). Ai-je bu un, deux, ou même trois petits genièvres colorés de quelques gouttes de bitter? Toujours est-il qu'après une heure, un peu somnolent, je commençais à voir se dessiner la masse puissante et impassible d'un monsieur qui, me sembla-t-il, ferait un commissaire acceptable (...). J'ajoutai au personnage quelques accessoires: une pipe, un chapeau melon, un épais pardessus à col de velours. Et, comme il régnait un froid humide dans ma barge abandonnée, je lui accordai, pour son bureau, un vieux poêle de fonte. Le lendemain, à midi, le premier chapitre de `Pietr-le-Letton´ était écrit. Quatre ou cinq jours plus tard, le roman était terminé´.`Pietr-le-Letton´ serait donc à Simenon ce que `Tintin au pays des Soviets´ est à Hergé. Pour alimenter le mythe de la création, Fayard organise, le 20 février 1931, un `bal anthropométrique´ au dancing `La boule rouge´. Le Tout-Paris s'y bouscule: Francis Carco, Colette ou le tout jeune Pierre Lazareff, chacun prenant soin, comme il se doit, de laisser ses empreintes digitales à l'entrée.Fêtaient-ils, avec fracas, la naissance du `premier´ Maigret? Non! Il faudra des décennies, et des batailles épiques de biographes, pour sortir de l'embrouillamini entretenu par Simenon même, lequel a toujours reconnu n'avoir qu'une piètre mémoire des noms et des dates. Sans doute cette vérité-là le séduisait-il par coquetterie, ou par orgueil, c'est selon. De fait, comme le rappellent Claude Menguy et Pierre Deligny (1), `Pietr-le-Letton´ est non seulement le premier `Maigret´ accepté par le prestigieux Fayard, mais aussi, et surtout, le premier signé sous le véritable nom de l'auteur.

Dans un article intitulé `La naissance du commissaire Maigret´, publié dans les pages de `La République´ le 1er juillet 1932 (soit un peu plus d'un an avant la parution de `Pietr-le-Letton´), le romancier vendait d'ailleurs la mèche: `Maigret est né pour la première fois le... Attendez. Il y a trois ans de cela. J'étais tourmenté par le désir de créer un policier français, bien français. J'étais allé chercher la tranquillité en Norvège, à bord de mon bateau, de même que les belles madames vont accoucher dans leur château du Loir-et-Cher... Et là, tout en cassant la glace, je mettais Maigret au monde, avec joie et amour...´ .

Que de tentatives, souvent malhabiles, aura-t-il fallu à Georges Simenon, alias Georges Sim ou autre Christian Brulls, avant de dresser le profil de ce commissaire. Maigret apparaît d'abord dans une série de nouvelles publiées dans `Détective´ à la demande de Joseph Kessel. Protéiforme, il évolue dans la peau de 27 personnages différents (dont le plus connu commissaire Sancette, antithèse de Maigret), une obscure et longue genèse avant d'éclore véritablement dans `La Maison de l'inquiétude´. Les lecteurs qui, dès le 1er mars 1930, liront cette première grande enquête sous la forme d'un feuilleton, ne se doutaient pas qu'ils assistaient là à l'éclosion d'un des rares personnages littéraires du XXe siècle, monstre sacré de l'édition -il mènera 107 enquêtes à travers 79 romans et 28 nouvelles- mais aussi, l'un des rares héros de fiction à posséder une `vraie´ vie, digne d'alimenter une biographie.

Maigret (étymologiquement le `petit maigre´) a tout: un passé, un présent, un avenir, un environnement, une âme... Jules Amédée François Maigret est donc né, en 1887, à Saint-Fiacre, dans l'Allier. Il devient policier un peu par hasard lorsque, à la mort de son père, Evariste Maigret, il décide d'interrompre ses études de médecine.Quand il rentre chez lui, 132 boulevard Richard Lenoir, dans le XIe, le commissaire n'a pas besoin de clés: madame Maigret (Louise Léonard, d'origine alsacienne), lui ouvre invariablement la porte, comme si elle le sentait monter dans les escaliers. Marié depuis 1912, le couple Maigret n'aura jamais d'enfant. `J'étais incapable de montrer Maigret rentrant chez lui et retrouvant un ou deux gosses , expliquera Simenon en 1975 (2), lui qui devra en écrire une trentaine avant d'en avoir. Qu'allait-il leur dire, comment allait-il réagir à leurs cris, comment ferait-il la nuit pour leur donner le biberon, si Mme Maigret était un peu malade? Je ne le savais pas.´ La relation entre Jules et Louise se nourrit essentiellement dans le registre gastronomique. Amoureusement, elle lui mitonne ses plats favoris, quand elle ne devance le commissaire, médusé, dans une de ses enquêtes (`L'amoureux de madame Maigret´). Blanquette de veau, rôti de porc aux lentilles, fricandeaux à l'oseille et autres hachis parmentier égrènent invariablement les jours de la semaine, tandis qu'un verre de prunelle ponctue rituellement l'après-dîner.

La vie du commissaire, c'est d'abord et avant tout celle de la police judiciaire, son `terrier´, la `crim´ qui trône au 36 quai des Orfèvres, devenu l'un des endroits les plus connus de Paris. Maigret a son bureau au 4e étage, juste à la sortie de l'escalier recouvert d'un épais linoléum noir. La fenêtre y est toujours grande ouverte, été comme hiver, même quand la brume envahit la Seine et masque la statue d'Henri IV. Au bout du couloir poussiéreux, qui mène droit au palais de justice, crèche le juge Coméliau, l'ennemi intime. D'ailleurs, pour le commissaire, le tribunal `est l'endroit le moins préparé à juger un criminel ´ (`Maigret aux assises´).

Maigret ne serait pas Jules sans les sandwiches et les `demis´ qu'il fait monter à son bureau pour tous les interrogatoires. Et puis surtout, ceux qu'il ingurgite à la Brasserie Dauphine, véritable annexe de la `crim´ où se réunit assidûment sa `famille´ : ses inspecteurs Torrence, Janvier, Lucas et le petit Lapointe.

Aujourd'hui, Maigret consomme une retraite bien méritée à Meung-sur-Loire, non loin de Blois, dans une jolie maison avec un jardin bordant le fleuve. Certains, dit-on, l'auraient vu siroter une framboise d'Alsace ou un Calva au café du Commerce, indice sans équivoque de son statut de personnage fictif -faut-il le rappeler-, même s'il est le seul de sa catégorie à jamais avoir écrit ses mémoires (`Les mémoires de Maigret´, 1950). Eternel, il a déjà 45 ans dans `Pietr-le-Letton´ en 1929, mais n'affiche qu'un petit soixante dans sa dernière enquête parue en 1972 (`Maigret et Monsieur Charles´).

Bien plus que son indéboulonnable pipe -patrimoine historique de l'imagerie populaire-, c'est indéniablement l'âme du commissaire qui définit mieux ce bonhomme un peu rustre. L'une et l'autre, d'ailleurs, semblent génétiquement liées à l'auteur. Même si Simenon s'en est souvent défendu, on aurait tort d'oublier que Maigret n'existe qu'en tant qu'émanation du romancier. Avec, en filigrane, ce mot d'ordre indélébile: `comprendre et ne pas juger´ .

Loin d'un cérébral Hercule Poirot ou Sherlock Holmes, champions toutes catégories de la déduction, Jules Maigret est un renifleur, menant l'enquête par intuition, tel un psychanalyste explorant les méandres de la pensée. Le flair, en quelque sorte. `En principe un commissaire de la PJ ne court pas les rues et les bistrots à la recherche d'un assassin. C'est un monsieur important qui passe la plupart de son temps dans son bureau, dirige, tel, dans son QG, un général, une petite armée de brigadiers, d'inspecteurs et de techniciens. Maigret n'avait jamais pu s'y résoudre. Comme un chien de chasse, il avait besoin de fureter en personne, de gratter, de renifler les odeurs.´ (`Mon ami Maigret´).

Dans les romans qui le mettent en scène, l'énigme et l'action sont quasiment inexistantes -d'ailleurs, comment agir sans conduire les 4CV de la PJ, faute de permis? Le plus souvent, il s'installe dans un lieu, fait mine de s'assoupir, boit force demis, rallume sans cesse sa pipe, questionne vaguement témoins et suspects, s'enquiert de détails en apparence anodins, suit son instinct qui le pousse à flairer çà et là. Il s'imprègne de l'atmosphère, absorbe comme une éponge la vie presque toujours médiocre qui l'entoure, entre lentement dans la peau des personnages impliqués et devine la vérité de leurs rapports. Quand il est comme gorgé de matière, que l'alchimie a opéré silencieusement et que tout se réduit à un petit secret insignifiant, mais aux conséquences dramatiques, le commissaire revient au 36 quai des Orfèvres.

Il entre alors dans cet état de `transe´ caractéristique, succédant au déclic et précédant le dénouement: `Sa femme comme ses collaborateurs, connaissaient bien cette tête-là. Quai des Orfèvres, quand cela le prenait, on marchait sur la pointe des pieds et on parlait à voix basse, car il était alors capable d'une colère aussi violente que brève qu'il était le premier, ensuite, à regretter. Madame Maigret poussait la prudence jusqu'à ne pas regarder de son côté et feignait de parcourir la page féminine du journal, sans cesser d'être attentive aux réactions de son mari. Lui-même, sans doute, n'aurait-il pas pu dire à quoi il pensait. Peut-être parce qu'il ne pensait pas? Car il ne s'agissait pas d'un raisonnement. C'était un peu comme si les trois personnages du drame s'étaient mis à vivre en lui (...).´ (`Maigret s'amuse´).

Alors les choses se précipitent, il tisonne vigoureusement son poêle, téléphone à Madame Maigret qu'il rentrera très tard et se fait monter des sandwichs et de la bière de la Brasserie Dauphine... la nuit sera longue. Le suspect finit par avouer ce que Maigret savait déjà.

Profondément humain, Maigret fait plus que s'identifier aux personnages, il s'installe dans leur peau, pour mieux comprendre leurs actes. Comprendre, mais ne pas juger... `Maigret s'est efforcé d'oublier les différences de surface qui existent entre les hommes, de gratter le vernis pour découvrir, sous les apparences diverses, l'homme tout nu.´ (`Maigret voyage´).

Simenon et son prolongement défient donc les règles du roman policier classique. Ce qui compte, ce n'est pas de savoir `qui´ a tué, mais `pourquoi´, jusqu'où l'homme est capable d'aller. Profondément humain et compréhensif, Maigret est sans doute bien plus que ce `raccommodeur de destinées´ , comme se plaisait à le surnommer Georges Simenon, il est lui-même la destinée que chaque homme pleure au soir de sa vie (3). Voilà pourquoi il est élémentaire, et non `alimentaire´ comme s'en défendait souvent le romancier.

(1) `Les vrais débuts du Commissaire Maigret´, Claude Menguy et Pierre Deligny, Traces, n°1, 1989.(2) Interview accordée au Magazine Littéraire en 1975.(3) Cité par Jean-Paul Corlin sur http://monsite.wanadoo.fr/commissairemaigret/page1.html

Autres sources:`Mon Ami Maigret´, in `OEuvres complètes´, Georges Simenon, Lausanne, Rencontre, t. XIV.`Simenon et l'affaire Maigret´, A. Vanoncini, Paris, Honoré Champion, 1990.

Préface de Marcel Aymé in `Le Chien Jaune´, Georges Simenon, Paris, Fayard.`Les mémoires de Maigret´, Georges Simenon, Collection Maigret, Paris, Presses de la Cité.`La vraie naissance de Maigret: autopsie d'une légende´, Francis Lacassin, Ed. du Rocher, 1992.

Voir l'interview de Bruno Cremer en p. 39

DEMAIN: Simenon de A à Z

© La Libre Belgique 2003