Cette étrange fureur d'aimer

Monique Verdussen Publié le - Mis à jour le

Livres - BD

On est très vite emporté, dans le dernier roman de Jacqueline Harpman, par ce qui participe habituellement à son talent et son succès : la vie, l'impétuosité, l'humour, la liberté, l'insolence, la séduction d'une narratrice passionnée qui jongle avec la tonicité d'une écriture où souffle l'air et fait mine de ne pas se prendre au sérieux. "J'écris pour raconter des histoires", objecte-t-elle volontiers à ceux qui tentent de lui faire avouer des intentions anticipées. Il est vrai, sans doute, qu'elle amuse parce qu'elle s'amuse elle-même à se laisser guider par ses personnages et par les circonvolutions de ses récits. Mais sous l'amusement se découvre une femme qui se plaît à observer les individus dans leurs comportements et les sociétés - de son temps ou non - dans leurs moeurs et dans les dérives qu'entraînent préjugés, peurs ou hypocrisies. Cette rébellion contre des conventions ou des habitudes inutiles est, chez elle, une constante. Une nouvelle fois revisitée.

AFFRONTEMENTS

"Ce que Dominique n'a pas su" est, en effet, un livre d'opposition au respect rigide de contraintes sociales ou d'interdits familiaux, à moins que personnels, qui font basculer un destin dans la fatalité alors qu'un mot, un geste, un peu d'audace surtout, auraient suffi à en modifier le courant. Il est apparu étonnant que ce livre et celui de Hubert Nyssen - abordé dans l'édition précédente du "Lire" - convergent à dénoncer avec une même véhémence une peur, aux conséquences tragiques, à avouer ou à s'avouer, si ce n'est trop tard, un sentiment d'amour irrépressible. C'est d'autant plus troublant que les deux écrivains - si différents soient-ils par le ton et par leur sujet - s'octroient d'intervenir à leur gré au milieu de leurs personnages et les provoquent dans leur frilosité à saisir la vie qui passe et ne repasse plus.

"Madeleine était perdue pour moi et je l'aimais". Extraite de "Dominique", le roman psychologique et idéaliste d'Eugène Fromentin, cette phrase souvent reprise résume assez bien l'esprit d'un livre que l'on a peut-être lu dans son adolescence - c'était parfois il y a fort longtemps - et qui sert de contre-chant à celui de Jacqueline Harpman. Ce n'est pas la première fois que celle-ci empoigne l'oeuvre d'un écrivain pour s'en inspirer. Elle l'a fait avec "Orlando" de Virginia Woolf, avec l'OEdipe de Sophocle, avec elle-même en renouant avec ses héros de "La plage d'Ostende". Cette fois, elle affronte, à travers une héroïne secondaire, le récit d'un Fromentin qui, confiant en filigrane une douleur d'amour intime, a trouvé consolation dans une nature et une écriture où son Dominique est censé, lui aussi, se refaire une santé.

ASSUJETTISSEMENTS

Julie d'Orsel est la soeur de Madeleine, laquelle est silencieusement aimée par Dominique de Bray alors qu'elle s'apprête à épouser le comte de Nièvres qu'elle n'aimera pas. Elle restera pourtant fidèle à celui-ci jusqu'à en mourir plutôt que de répondre à la passion de son amoureux trop réservé qu'elle finit pas partager. Au contraire de sa soeur qu'elle protège sans la comprendre, Julie est une insoumise qui entend s'appartenir et vivre sa vie selon qu'elle en choisit elle-même les directions et les engagements. Fière et farouchement indépendante, elle n'avoue pas non plus quand elle aime de son côté. Refusant de se laisser détruire par une passion compromise -elle aussi aime Dominique mais sans espoir et peut-être Olivier, son cousin homosexuel, mais sans le savoir- elle s'investit dans des études de médecine à une époque où ce n'était pas du tout accepté et se laisse distraire par des aventures sans lendemain. On est dans un chassé-croisé assez classique de sentiments forts et de sensualité exacerbée par les non-dits.

Intervenant à l'intérieur de son histoire et remarquant que chacun est victime d'assujettissements divers - la famille, la bienséance, la rumeur, les scrupules- Jacqueline Harpman oppose l'insoumission au trop de rigidité. En entomologiste des sentiments, elle les ausculte, les dissèque, confronte vertu et insubordination et nous envoie au face à face de questions aux réponses finalement incertaines : Madeleine aurait-elle été plus heureuse en trahissant son mari et, dès lors, sa nature droite ? D'où vient que nous soyons si peu libres de l'objet de nos passions ? Et en conclusion du livre : "Expliquera-t-on un jour cette étrange fureur qui s'empare de quelqu'un et l'asservit définitivement ?"

Au prisme de sa fougue, de son esprit curieux, d'un regard imprégné de psychanalyse, d'une ironie sans agressivité, de répliques abruptes mais d'une attention lucide, la romancière houspille les faux-semblants qui interdisent la vie. On la sent agacée par le trop de respect d'un Dominique qui, s'il avait eu plus d'audace, aurait pu éviter bien des larmes et des déchirements. En même temps, elle jauge combien il est difficile d'être soi dans un monde où l'on croit facilement tout savoir des autres et donner à leur place les réponses qui leur conviennent. Un très beau roman auquel on s'abandonne avec un plaisir qui n'exclut ni les questions ni la réflexion.

Monique Verdussen

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