Livres - BD

Évoquer la complexité de la vie paysanne est un thème assez fréquent dans la littérature italienne. S’il n’est pas sans rappeler la grande tradition "vériste" du XIXe s. - dont le Catanais Giovanni Verga fut le chantre -, il trouve encore volontiers "matière", de nos jours, dans le marasme social des régions méridionales : que l’on pense à la Sicile d’Andrea Camilleri, à la Sardaigne de Milena Agus et de Marcello Fois ou bien encore à la Naples d’Anna Maria Ortese

À l’encontre de ces écrivains, et comme pour détourner les habitudes de lecture, c’est en Toscane qu’Anna Luisa Pignatelli a choisi d’ancrer son roman au titre explicite "Noir toscan". De fait, sa Toscane est sombre, dépouillée de tous ses trésors artistiques et même de ses somptueux paysages qui illuminent les clichés touristiques. On en oublie presque la proximité de Monte Oliveto Maggiore ou l’étrange beauté des "crete senesi" (crêtes siennoises), si proches, pour ne retenir de cette région que l’aspect désolé des alentours du désert d’Accona (ce fameux paysage que l’on trouve sur les fresques d’Ambrogio Lorenzetti - "Effets du bon et du mauvais gouvernement à la ville et à la campagne" - au Palazzo Pubblico de Sienne). La romancière présente ainsi une contrée inhospitalière, dont les habitants - au niveau de vie lamentable - se montrent rudes et âpres, pleins de préjugés Quant au héros, homme solitaire et ombrageux, il vient du sud et a trimé de nombreuses années pour acheter la ferme de Rofanello. Gagner son pain en travaillant la terre, c’est son choix, sa vocation. Pour les gens du cru, il reste néanmoins un étranger regardé avec hostilité; ils l’ont surnommé Noir.

Le lecteur se trouve plongé dans l’Italie rurale et violente de l’après-guerre, au moment de la "disparition des lucioles", selon la métaphore créée par Pasolini dans un article célèbre, pour incarner le changement brutal qui a précipité le pays dans la société de consommation en détruisant le paysage et en occasionnant une perte de mémoire populaire.

La vie de Noir illustre ce changement de société : son amour de la terre ne trouve aucun écho chez ses proches: son épouse, fille de paysans, n’éprouvait que ressentiment envers les bois et les champs. Elle en est morte. Quant à son fils, il s’en est bien vite allé à Milan pour gagner décemment sa vie. La dévotion envers la nature n’est plus au goût du jour et entraîne immanquablement une solitude absolue. Dans ce type d’univers, les sentiments ne peuvent qu’êtres très tranchés. La passion n’est toutefois ici réservée qu’à la nature, à l’odeur des cyprès, à la beauté des oliviers, ("rien que pour la forêt, cela valait encore la peine de vivre"). Aux animaux aussi: la compassion pour l’agonie d’un lièvre amputé par le collet d’un braconnier, pour le chien mystérieusement empoisonné, ou bien encore, pour ces chats qui toujours partent et, miaulant désespérément dans la nuit, "demandent aux ombres le sens de la vie". Et puis surtout pour celle qui déclenchera la tragédie, la louve... La complexité du lien qui unit Noir à la louve suscite de subtiles analyses. C’est un des temps forts.

Ces bribes de résumé ne donnent qu’une piètre idée - somme toute assez conventionnelle - de l’intérêt de ce roman qui ne réside pas véritablement dans l’anecdote, mais bien plutôt dans un art maîtrisé du récit. Sobre, concis, percutant, il offre une résonance nouvelle aux valeurs ancestrales.

Noir toscan Anna Luisa Pignatelli traduit de l’italien par Alain Adaken La Différence, 123 pp., env. 14 €

Deux romans antérieurs paraissent simultanément à la Différence : "Les grands enfants" (qui, tout en racontant les vacances d’un jeune couple avec chien dans une île magnifique, s’offre comme méditation sur le passage à l’âge adulte). Et "Le dernier fief" qui a obtenu le prix "Fiorino d’argento" de la ville de Florence en 2002. Dans la région d’Accona, une famille de nobles désargentés, spoliés d’une partie de leurs terres suite aux réformes agraires de l’après-guerre, se retranche dans une forteresse isolée, à Roccadipietra, et tente de résister au "progrès" qu’elle n’arrive pas à intégrer. Très belle analyse sociologique, ancrée dans l’histoire.