Il est des livres dont on tourne à regret la dernière page. «Le Temps où nous chantions» de Richard Powers est membre à part entière de ce cercle restreint d'élus.

L'histoire commune de Celia Daley et de David Strom débute à Washington en 1939, lors d'un concert en plein air de Marian Anderson rassemblant 75 000 mélomanes, la menace ayant «contraint la voix du siècle à chanter dehors». L'amour les y surprend aimantés par la musique. Il est un physicien juif allemand qui a fui l'horreur nazie. Elle est une jeune femme noire pleine d'espoir. «L'oiseau et le poisson peuvent tomber amoureux. Mais où construiront-ils leur nid?», scande un dicton juif. Éblouis par l'amour, «l'oiseau et le poisson» vont se marier. Et Jonah, Joseph et Ruth faire d'eux des parents.

D'un commun accord, Celia et David Strom décident d'élever leurs petits au-delà des considérations de race, persuadés que la famille et l'amour l'emportent sur toutes questions de couleur de peau. Cette génération devait être celle d'un nouveau départ. Mais les parents Strom ont plusieurs siècles d'avance sur l'histoire des Etats-Unis.

UNE ARMURE FAILLIBLE

Da enseigne à Columbia, travaillant sans relâche à percer le secret du temps via la théorie de la relativité. Quand Delia se consacre aux enfants. L'enseignement se fait à domicile, et la musique y a la première place. Jusqu'au jour où Einstein, en visite de courtoisie, suggère aux parents que le talent de Jonah mérite d'être encadré autrement. Ainsi débute pour les fils Strom une autre histoire, la musique se révélant une armure faillible. Boylston, puis Julliard et, en 1961, le prestigieux prix de l'America's Next Voices: la carrière de Jonah est lancée. Entre abnégation et altruisme, Joseph accepte d'être son accompagnateur au piano.

Abreuvés de «Vous serez qui vous voudrez» et de «À vous de défendre vos propres couleurs», les enfants Strom sont fort démunis à l'heure de la confrontation avec la réalité du monde qui est le leur. Chacun réagit avec ses armes. Jonah se consacre à sa carrière, dans la crainte de celui qu'il serait «si l'on réglait à sa place le problème de savoir qui il était». Joseph lutte pour maintenir coûte que coûte l'unité familiale. Quant à Ruth, elle renie les siens, choisissant l'action violente aux côtés des Black Panthers. C'est ainsi que Richard Powers, qui s'est fait connaître en France en 2004 avec «Trois fermiers s'en vont au bal», alterne l'histoire de Da et Celia, et le présent des enfants par la voix de Joseph, balayant par là cinquante années d'histoire américaine, notamment à travers les émeutes raciales, l'assassinat de Martin Luther King, la guerre du Vietnam. Quand Delia disparaît prématurément dans l'explosion de la maison familiale, dans des circonstances jamais élucidées.

«On ne savait pas qui les pur-sang voyaient quand ils nous regardaient.» Alors que la musique - dont l'univers classique est ici rendu avec maestria - est un langage universel, la barrière de la peau est insurmontable pour beaucoup. Entêté, Jonah poursuit pourtant une route cahotique, parsemée çà et là de victoires sur l'injustice.

NÉGRITUDE MULTIPLE

«Le choix et la couleur de peau étaient deux notions mortellement opposées, plus éloignées l'une de l'autre que Delia et l'homme qu'elle avait épousé ne l'étaient.» Au coeur de la négritude, plusieurs approches tendant à la libération coexistent - jusqu'au sein de la famille Daley, les parents de Delia s'opposant à elle. Là se situe le tour de force de Richard Powers, qui offre à ses lecteurs un large spectre de sentiments vécus par la communauté noire américaine, démultipliés par les questions sur la nature du temps (les recherches de Da débordent largement du cadre théorique) et les tourments vécus par les métis - les mariages mixtes étaient hors la loi à l'heure où Da passa la bague au doigt de Delia. «Nos vies dans leur ensemble étaient une infraction aux lois en vigueur. Dès que nous fûmes quelque chose, ce fut cela: une infraction.»

Il est des livres dont on tourne à regret la dernière page. Avec son écriture cristalline, à fleur d'humanité, avançant à points serrés, l'extraordinaire orchestration de sa narration et la profondeur de son propos, «Le Temps où nous chantions» laisse une empreinte qui survit à sa dernière page.

© La Libre Belgique 2006