Fin 2015 ont paru, à quelques semaines d’intervalle, deux livres consacrés à "Charlie Hebdo" qui se répondent en écho. Les auteurs ne s’y échangent pas, loin de là, des amabilités.

L’un, intitulé, "C’était Charlie", est signé par Philippe Val, qui relança le journal avec Cabu en 1992 et le dirigea jusqu’en 2009, avant de prendre la direction de France Inter. Val a la dent dure, contre la gauche, "sa famille", à ses yeux coupable d’aveuglement et de lâcheté face à l’islamisme. Mais il règle aussi ses comptes avec ses (nombreux) contempteurs, et justifie les choix controversés qu’il posa lorsqu’il dirigeait "Charlie".

Dont ses positions en faveur du bombardement de la Serbie par l’Otan, pour la Constitution européenne, sa défense d’Israël envers et contre tout, jugées peu conformes à la philosophie des fondateurs de "Charlie", François Cavanna et le Professeur Choron. Est également porté à sa charge le licenciement de Siné sous prétexte d’une chronique "antisémite" visant Jean Sarkozy, fils de… - accusations fallacieuses, a décrété la justice.

Parmi les cibles de Val figure le journaliste d’investigation Denis Robert. Robert le lui rend bien, dans son ouvrage "Mohicans". Ce dernier est à la fois conçu comme un livre retraçant l’histoire, joyeuse, tumultueuse et foutraque de "Charlie" et, avant lui d’"Hara Kiri". Mais c’est aussi une attaque en règle contre Philippe Val. Robert accuse ce dernier d’avoir utilisé Cavanna pour reprendre le titre mythique, d’avoir spolié le cofondateur du journal, et de s’être sucré financièrement sur le dos de "Charlie".

Là ne se s’arrête pas le réquisitoire. Pour Denis Robert, "Hara Kiri" et le "Charlie" qui vécut jusqu’en 1985 étaient des espaces de subversion, de créativité et de féroces drôleries, qui ont ouvert à la presse un vaste champ de liberté. Val, avec la complicité de l’avocat Richard Malka (toujours défenseur de "Charlie"), dénonce Robert, a dilapidé cet héritage en "recentrant" "Charlie", transformé en journal d’opinion social-libéral, flirtant avec l’islamophobie, et en étouffant ou en écartant les voix discordantes.

Entre les deux hommes, le contentieux est ancien. Sous Val, "Charlie" a éreinté l’enquête menée par Robert qui a lancé l’affaire Clearstream, du nom de la chambre de compensation basée au Luxembourg. Et Robert de rappeler que Malka était aussi l’avocat de Clearstream.

Le journaliste nourrit son propos de de documents, de ses rencontres avec Cavanna, sur lequel il a réalisé un film, et d’interviews avec des anciens de "Charlie", comme Delfeil de Ton ou Lefred-Thouron. Ses arguments sont plus convaincants et étayés que ceux de Val. D’ailleurs, Robert, les anciens de "Charlie" interrogés ainsi que la famille de Cavanna ont écrit à Grasset, éditeur de Val, pour déplorer "les nombreuses erreurs et contre-vérités" contenues dans "C’était Charlie".

-> "Mohicans", Denis Robert, Julliard, 306 pp., env. 22 €

-> "C’était Charlie", Philippe Val, Grasset, 216 pp., env. 20 €