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Ses cinq millions de tonnes de pierres, posées sur le sable, brûlées par le soleil, n'ont jamais cessé, depuis plus de quatre mille ans, de narguer la curiosité des hommes. Même au loin, perdue dans les brumes de pollution qui surplombent le Caire, la grande pyramide de Chéops aimante le regard. Gilles Dormion et Jean-Yves Verd'hurt, deux Français passionnés d'égyptologie, pensent avoir percé un de ses plus grands mystères. Ils affirment avoir localisé une pièce inconnue située sous la chambre dite de la reine. Ce pourrait être la vraie chambre funéraire du pharaon Chéops, dont la momie n'a jamais été retrouvée.

Profil atypique dans le monde de l'égyptologie, Gilles Dormion, technicien dans un cabinet d'architectes du nord, ne défend pas de théorie. Depuis 1986, il observe et tente de comprendre la structure de la pyramide: «J'ai lu des livres grand public sur Chéops, et j'ai noté des anomalies dans la construction.» Son coéquipier, Jean-Yves Verd'hurt, agent immobilier, le finance et participe à ses expéditions. En 2000, les deux hommes ont révélé, devant une assistance d'égyptologues médusés, l'existence de deux chambres inconnues dans une autre pyramide, celle de Meidoum.

Depuis dix-sept ans, l'égyptologue Jean-Pierre Corteggiani, membre de l'Institut français d'archéologie orientale (Ifao) au Caire, encourage leurs travaux. «Difficile de refuser des évidences basées sur des faits, de la logique», dit-il, en pénétrant dans la pyramide pour la faire visiter. Et de rappeler que le duo s'est tout d'abord demandé pourquoi Chéops était composée de trois chambres : la première, au bas de la structure, est inachevée. La deuxième, dite de la reine, est accessible par un couloir horizontal, mais ne pouvait être fermée, ni donc abriter de tombeau royal. Contrairement à la chambre du roi, plus haut, barrée, elle, par des herses.

Fissures

En gravissant la vertigineuse galerie qui mène à cette chambre, Corteggiani énumère les constats de Verd'hurt et Dormion : primo, les herses, certes imposantes, ne sont pas pour autant un obstacle infranchissable pour des pillards. Mais à l'intérieur de la chambre royale, l'égyptologue pointe surtout le plafond. Les blocs énormes, 50 tonnes, sont fissurés. La structure a vacillé à l'époque même de la construction, soutient Gilles Dormion, qui a relevé des traces d'étaiement. «Qui aurait pris le risque de mettre le pharaon, un dieu vivant, à un endroit où il risquait d'être écrasé?», questionne Jean-Pierre Corteggiani. Pour Dormion et Verdh'urt, la conclusion est logique : cet incident de construction a poussé les bâtisseurs à trouver un autre emplacement pour le tombeau royal. Où ? Au pied de la galerie, Corteggiani s'approche du couloir étroit, barré d'une grille, qui mène à la chambre de la reine. C'est là que Gilles Dormion a d'abord effectué, en 1986, des études de microgravimétrie qui ont mis en évidence une densité anormale à l'ouest du couloir. Autorisé à forer, il n'y a trouvé que du sable. Cet échec a alimenté la controverse, bien que la présence d'une anomalie ait été confirmée un an plus tard par une équipe japonaise équipée d'un radar. Dans la chambre de la reine, le tandem a relevé d'autres singularités, dont une niche incongrue, en encorbellement, prolongée d'un conduit de plusieurs mètres. Le sol, surtout, a retenu leur attention : l'équipe a noté des traces d'un ancien dallage, et remarqué que les dalles actuelles, en fait un sous-dallage, ont été visiblement déplacées.

Endoscope

Y aurait-il quelque chose dessous ? Fin 2000, des études géoradars mettent en évidence la présence d'une structure en contrebas, large de deux coudées. Pour Dormion et Verd'hurt, il peut s'agir en fait d'un couloir. Vers quoi mènerait-il ? La vraie chambre funéraire du pharaon, dont la chambre de la reine n'aurait été que l'antichambre... La présence de mortier d'origine entre les dalles l'assure: s'il y a cavité en contrebas, elle est sans doute inviolée. «Ce n'est toujours qu'une hypothèse, dit Gilles Dormion, mais tout se complète et se recoupe. Il nous faut une autorisation pour fouiller et vérifier.» Il faudrait percer un trou de 15 mm de diamètre et passer un endoscope pour y aller voir. Pas question de marteau-piqueur donc. Mais l'autorisation leur est refusée. Ce, en dépit du soutien d'égyptologues reconnus. Gilles Dormion a choisi de publier un livre, où toutes ses découvertes sont consignées (1). Nicolas Grimal, professeur au Collège de France, le préface et a formulé une demande officielle il y a un an au nom de son institution : «Si on découvrait la chambre funéraire de Chéops, ce serait la plus grande découverte depuis Champollion. Toutankhamon n'était qu'un petit roi à côté.» Mais la direction des Antiquités égyptiennes refuse objectant que Dormion n'est pas un spécialiste des pyramides.

(1) La chambre de Chéops. Analyse architecturale. Ed. Fayard. A paraître le 1er septembre.

© La Libre Belgique 2004