Le Prix Nobel Christian de Duve le dit lui-même, à la fin de son livre : il est dans la dernière ligne droite. Il a 95 ans et ses gènes lui ont permis de vivre longtemps et bien. Mais il était néanmoins temps pour lui d’écrire ses mémoires. Avec une telle longévité, il pouvait les titrer "Sept vies en une, mémoires d’un Prix Nobel". Comme les chats qui, dit-on, ont sept vies. Son livre, qui paraît pour la rentrée littéraire chez Odile Jacob, est passionnant de bout en bout. Il mêle l’histoire de ses recherches avec des anecdotes parfois pleines d’humour, sur sa vie, sur la Belgique, pour conclure par des réflexions sur l’origine et le sens de la vie. On découvre avec passion ce qu’est l’existence d’un grand chercheur. L’histoire de ses recherches recoupe exactement les décennies prodigieuses où, enfin, on a compris les mécanismes de base de la vie.

On comprend ce qu’il lui a fallu d’opiniâtreté, mais aussi d’intuition, d’amitiés, de hasard, pour le conduire en 1974 au Prix Nobel pour sa découverte des lysosomes. Christian de Duve sait qu’il a eu la chance à la loterie de la vie d’avoir des capacités intellectuelles hors du commun, mais, comme ancien scout, ajoute-t-il, "j’ai toujours voulu faire de mon mieux". Si le hasard a souvent guidé ses grands choix, il a su en faire le meilleur. Il avait cette volonté d’exceller toujours qu’il avait apprise auprès de ses professeurs jésuites mais, en même temps, ces exigences "d’honneur et de service" qu’il avait retenues de ses années de scoutisme.

Deux langues

Il est né en Angleterre, le 2 octobre 1917, dans un temps que bien peu aujourd’hui ont encore connu. Il gardera toute sa vie, dit-il, son cerveau coupé en deux compartiments distincts pour les deux langues qu’il parle également : l’anglais et le français. Jusqu’à écrire ses derniers livres dans les deux langues pour être sûr d’être bien traduit ! Il conservera aussi un amour pour ces Anglais qui, même au faîte de la gloire, gardent toujours une capacité d’humour et de simplicité que leurs homologues francophones n’ont pas. Sa vie professionnelle se partagera entre ses laboratoires louvanistes (à la Dekenstraat à Louvain, puis à l’ICP à Woluwe) et ses labos à la Fondation Rockefeller à New York.

Il rappelle ces temps anciens où le Congo était belge sans qu’on se pose de questions, où les écoles étaient encore remplies de jésuites (y compris, dit-il, un père jésuite, excellent prof, mais qui lui fit des gestes déplacés qu’on condamnerait aujourd’hui). Il était le premier dans sa classe, tout en étant plus tard un adolescent mal dans sa peau.

Il débuta ses recherches sur l’insuline auprès du professeur Bouckaert (le père de l’actuel président de la banque Belfius), puis bifurqua vers la biochimie et la découverte des secrets de la cellule. Il répète souvent une anecdote amusante qui montre que, très tôt, il avait déjà l’ambition d’exceller. En voyage avec sa jeune épouse en Suède, elle se proposait d’acheter un manteau de fourrure. Il lui répondit : "Tu l’auras quand j’aurai le Prix Nobel." Quand, 28 ans plus tard, il l’obtint, elle lui rappela cette promesse et ils achetèrent la pelisse. Bien sûr, le Nobel fut un grand moment, essentiel pour pouvoir créer ensuite l’ICP, même s’il avait cru ne plus l’avoir. Mais il a des remarques nuancées montrant que la différence entre le Nobel et les autres prix est devenue trop grande et que nombreux sont les chercheurs qui le mériteraient et ne l’ont pas reçu, parfois pour des raisons discutables, créant chez eux d’immenses frustrations.

Le prestigieux ICP

Ce parcours parfait l’a mené à créer à Bruxelles, comme une Fondation Rockfeller bis, le prestigieux ICP (Institut de pathologie cellulaire), rebaptisé institut de Duve, où la liberté de recherche est fondamentale. Mais tout ne fut pas si simple. La vie de famille d’abord. Quand il épousa Ninon, une artiste peintre, il lui dit : "Tu sais que j’ai une maîtresse, la science." Il savait aussi que ce sont les femmes qui jouent un rôle essentiel dans la vie, ne fût-ce que par les contacts étroits qu’elles ont avec les jeunes enfants et qui sont déterminants pour toute l’existence.

Il se posa aussi très vite des questions philosophiques. Quand on lui proposa d’être professeur à l’UCL, il eut des scrupules. A cette époque, l’université était très catholique, remplie de prêtres, avec une prière avant chaque cours. Or, déjà, il ne croyait pas en l’institution de l’Eglise et avait des doutes sur le dogme chrétien. Le principe d’un dogme était difficile à accepter pour un scientifique soucieux d’avancer par la rigoureuse méthode scientifique. Mais rassuré qu’il pourrait mener ses recherches à sa guise, il accepta de taire longtemps ses idées pour ne pas embarrasser ses collègues. Il découvrit, plus tard, que beaucoup pensaient comme lui et ne le disaient pas non plus.

Il développa fortement cette part philosophique de sa vie après sa pension en 1985, jusqu’à aujourd’hui, dans ce qu’il appelle, dans ses mémoires, "le temps de la réflexion". C’est alors qu’il se mit à l’écriture et à rédiger plusieurs livres avec un beau succès public. D’abord des livres de vulgarisation scientifique et, ensuite, de plus en plus empreints de philosophie, hantés par les questions de l’origine de la vie et du sens de la vie.

Ses livres récents l’ont amené à se dire que l’homme n’est pas forcément le sommet de la vie et qu’elle pourrait rebondir autrement, que la vie existe sans doute ailleurs dans le cosmos et que si on continue dans la folie de la compétition (notre péché originel), on va à la catastrophe. Pour contrer cela, il croit dans le rôle des femmes, en la force possible des religions si celles-ci pouvaient être moins dogmatiques et accepter l’indispensable limitation généralisée des naissances. Dans cette réflexion, il s’en est pris fortement à l’Eglise vaticane même s’il siège à l’académie pontificale à Rome, n’hésitant pas à parler d’un "petit cénacle autoperpétué de vieillards célibataires et misogynes, souvent d’une intelligence brillante, mais engoncés dans leur pourpre, leurs rites, leurs certitudes et leur prétention de légitimité."

L’Ultime réalité ?

N’ayant jamais cru en un Dieu personnel créant le monde (car alors, qui a créé le créateur ? Et s’il est "incréé", il est plus simple d’imaginer un monde "incréé"), s’il a loué la parole d’un Jésus solidaire et rejeté le Jésus qui porte le glaive et la "vérité", il parla longtemps aussi d’une "Ultime réalité", celle qu’on pressent dans l’émotion de l’art, de l’amour, de la nature. Certains, un peu effrayés de son agnosticisme montant, ont voulu y voir une porte que de Duve laissait ouverte, vers un Dieu. A 95 ans, dit-il maintenant, il est temps de sortir de ce "flou artistique" et de dire que "je ne puis rationnellement me rallier à ce concept d’un être immanent". "Nous ne faisons pas que découvrir le monde mais contribuons à le construire. L’Ultime réalité n’est pas une entité intemporelle, mais une conception de mon esprit rattachée à l’endoctrinement déiste de ma première enfance. Je fus platonicien, croyant à un monde métaphysique qui existerait en dehors de nous, je suis passé depuis de l’autre côté", celui d’Aristote, en faisant de cela une construction de l’esprit humain. de Duve pourrait reprendre la célèbre formule de Laplace expliquant à Napoléon qu’il n’avait pas eu besoin de l’hypothèse de Dieu pour élaborer ses théories.

Cette vision, insiste-t-il, "débarrasse l’idée d’Ultime réalité de tout cadre métaphysique ou ésotérique". Ce qui n’empêche pas, ajoute-t-il, de se donner des valeurs, comme Einstein le fit : la vérité d’abord, le bien ensuite, le beau enfin. Il y ajoute l’amour qui couronne le tout. Le mystère demeure, certes, mais il faut le chercher par le cerveau, cet organe mystérieux lui-même, "d’où naissent nos concepts, nos questionnements, nos émotions, nos valeurs, notre capacité d’amour".

Christian de Duve, "Sept vies en une, mémoires d’un Prix Nobel", Odile Jacob, 335 pp., env. : 25,90 euros.