Surtout, il ne faudrait pas confondre l’ergotisme et l’ergothérapie. Si celle-ci nous concerne assez peu dans l’immédiat, l’ergotisme en revanche est au cœur du propos. Sait-on assez que l’ergot de seigle, dû à un champignon parasite, produit un puissant hallucinogène, le LSD, dérivé de l’acide lysergique ? Puissant alcaloïde utilisé naguère en psychiatrie et, au passage, par la CIA, toujours en quête des meilleurs sérums de vérité.

Si l’on vous raconte tout cela, c’est parce que l’hallucination et l’hallucinose alimentent pêle-mêle l’atypique et singulier roman de Claro, "Tous les diamants du ciel". Dernier d’une quinzaine de fictions que nous n’avons pas encore lues, Claro (1962, romancier, traducteur et blogueur littéraire) étant pour nous ici une très étrange découverte, distillateur d’une prose luxuriante et violente, d’une poésie abrupte et vertigineuse, d’une virtuosité des mots qui joue entre l’acrobatie et la prestidigitation, avec un refus des équations du langage au profit des allégories les plus risquées, laissant planer les parfums d’Artaud ou de Michaux. Non sans un zeste de Patrik Ourednik.

Les aventures d’un certain Antoine Rossignol, orphelin mitron à Pont-Saint-Esprit - dans le Gard - en 1951, après un détour plus qu’incertain par la Légion étrangère dans le Sahara algérien, le mèneront dans le Paris post-révolutionnaire de 1969. Le pauvre jeune homme ignore encore, quand il plonge dans "les Sept Délices", sex-shop parisien d’une ex-junkie et prostituée américaine, Lucy Diamond, que sa nouvelle compagne se situe au nœud d’une vaste entreprise de manipulation orchestrée par l’Agence. Au nom de laquelle elle avait dû rabattre d’innocents cobayes, sur qui l’on tentait de greffer ou de plaquer une dose de folie souvent létale, lorsque le sujet finit par se prendre pour un avion ou un papillon.

Tout, en vérité, avait débuté avec le "pain maudit" d’où "avait surgi le chaos", pétri par le jeune mitron en question en août 1951, lorsque toute l’entité locale fut frappée de démence collective. Antoine, au nombre des victimes les plus lourdement atteintes, avait été prestement interné, réveillant le fameux "mal des ardents" que provoque l’empoisonnement dû au seigle ergoté. Violemment accro aux poupées gonflables, il s’avérera que le petit ami platonique de Lucy Diamond est en proie à ce qu’on nomme de nos jours une paraphilie.

Mais enfin, veuillons résister ici à la tentation d’en trop dire, car il serait malhonnête de déflorer plus avant ce roman teinté de long en large d’ironie et de dérision, lors même qu’affleurent sans cesse des allusions à la gravité des temps : le sexe, la drogue et le rock’n’roll certes, "l’été de l’amour" californien de 1967 également, mais encore la guerre froide ou le premier pas de l’homme sur la Lune.

C’est avec une pointe d’incrédulité en même temps qu’une vive interpellation qu’on lit cette fiction un peu "vintage" sur les années psychédéliques. "L’après-guerre a rendu les tranquillisants aussi rares que la germanophilie, et l’on cherche en vain de quoi soulager les victimes de l’intoxication, on essaie le Gardenal, on s’en remet à la morphine, puis on revient à la seule panacée susceptible de prévenir les défenestrations et autres désirs d’émancipation : la camisole de force." La vésanie est toujours très porteuse en littérature. L’avantage, avec Claro, c’est qu’il nous est offert en quelque sorte de la vivre et de l’éprouver de l’intérieur. Et cette leçon n’est certainement pas perdue en ce début de siècle.

Tous les diamants du ciel Claro Actes Sud 248 pp., env. 20 €