L’an dernier, David Grossman publiait "Une femme fuyant l’annonce", un des livres les plus beaux de ces dernières années. Un roman directement relié au drame que Grossman a vécu en 2006 quand son fils, Uri, 20 ans, est mort au Liban lors de son service militaire. Il était 2h40 du matin quand on a sonné à la porte de sa maison, à Jérusalem, pour lui annoncer que son fils avait été tué dans une opération contre le Hezbollah, au sud du Liban, alors qu’il commandait un char. Tragique ironie de l’histoire, deux jours plus tard, l’arrêt des combats réclamé par David Grossman depuis des semaines devenait effectif. Deux jours trop tard.

Comment survire à un tel drame ? Des livres magnifiques d’écrivains -Joan Didion ("L’année de la pensée magique"), Joyce Carol Oates, ("J’ai réussi à rester en vie") - ont expliqué le long cheminement du deuil qui passe par l’écriture, après la perte de l’être cher. Joyce Carol Oates explique :"Il est difficile d’écrire quand il n’y a pas de joie. Pourtant, c’est notre seule issue. Les mots peuvent être impuissants et pourtant ils sont tout ce que nous avons pour étayer nos ruines, de même que nous sommes, les uns pour les autres, tout ce que nous avons". Et elle ajoute qu ’"une façon d’échapper au gouffre de l’âme, de l’esquiver, consiste à s’immerger dans le travail. Car le travail est, sinon invariablement raison, une contre-déraison".

Mais perdre un fils ? Le scandale est incompréhensible. La loi de la nature veut que le père meure avant le fils. David Grossman aussi a tenté de surmonter l’anéantissement en se remettant à écrire (lire ci-contre), mais il a dû inventer pour cela une langue nouvelle. Il a choisi, dans "Tombé hors du temps", d’écrire un chant choral, un long poème (le livre est traduit par un poète), un récit biblique. Alors, bien sûr, on s’y perd parfois et on peine alors à le suivre ou à bien comprendre - mais la mort d’un fils peut-elle être compréhensible ? Par cette langue qui coupe et qui s’évade, dans ces mots hachés et mystérieux, le deuil peut se faire et la blessure, peu à peu, se couturer. Car il faut bien vivre. Survivre.

L’apaisement est cependant impossible : "La mort n’est pas tranquille". Et le livre se conclut par cette phrase où il parle de son fils : "Il est mort, mais sa mort, sa mort, n’est pas morte". Juste avant, on entend pour la première fois, la voix du fils mort, venue du fond de la muraille des morts : "Il y a une respiration", dit-il, "il y a une respiration dans la douleur, il y a une respiration."

Nous avions demandé à Grossman si la littérature le consolait. "Je n’ai pas besoin d’apaisement", nous avait-il répondu. "On me demande parfois si je deviens plus fort après avoir écrit, mais c’est le contraire que je cherche. Je veux devenir plus fragile, ne pas utiliser le livre pour me protéger mais, au contraire, pour me mettre en danger, pour toucher les extrêmes. La consolation, je la trouve dans la musique et dans le contact avec la nature qui est un retour à l’animalité en nous, plus bénéfique souvent que les psychologues."

"Tombé hors du temps" est comme un long pleur. Un homme quitte sa maison et se met en marche pour rejoindre son fils, mort "là-bas", il y a cinq ans. En chemin, il rencontre d’autres hommes et femmes qui ont perdu, eux aussi, un enfant et qui se mettent en marche avec lui : une sage-femme, un cordonnier, un écrivain vissé à sa table et plein de hargne. Ils marchent sous les regards du duc et de son chroniqueur, sous le regard aussi du vieux professeur de mathématiques. Tous, d’une manière hallucinée, écorchée, disent la perte d’un enfant. "L’homme qui marche" est Grossman. Il répète : "Il ne lâche pas prise, ne lâche pas prise, cet enfant, solitaire, mort." "Je suis une question lancée, un cri ouvert, Mon fils, si je pouvais rien que d’un pas te faire bouger."

Mais le duc est lucide qui dit : "Tout être désormais fera écho au rien."

Grossman constate : "On dit de celui qui est mort à la guerre, qu’il est "tombé". Ainsi de toi : tu es tombé hors du temps, le temps dans lequel je demeure".

Une écriture singulière qui s’incarne peu à peu, qui émerge et disparaît, à lire pas à pas, pour évoquer l’énigme qui parle en elle. On lit : "Ma vie, que le soleil et la lune aimaient, ressemble à quelque chose qui n’a pas eu lieu".

Pour écrire cela, David Grossman utilise tantôt la prose, tantôt la poésie libre, comme dans ce passage bouleversant :

"Comme lorsque l’embryon se détache de l’utérus / Et du corps de la mère, /

Sa mort a fait de moi le père /

Que je n’avais jamais / Été- /

Elle a provoqué /

En moi un trou, une blessure /

Et un vide, mais elle m’a aussi rempli /

De son être, / Qui jaillit depuis lors en moi /

Avec une profusion /

Inédite- /

Sa mort / M’a rendu /

Apte /

À le porter. /

Sa mort /

Fait de moi une enveloppe /

Vide de père, et aussi /

de Mère-/ Sa mort, /

Me dote de seins /

Pour qui ne tétera pas /

Et sur les parois de mon utérus creusé /

Ce jour-là /

Sa mort grave avec les ongles /

D’un prisonnier évadé /

Le décompte des jours / Sans lui. /

Ainsi, avec un ciseau transparent, /

Sa mort incise en moi une nouvelle : /

Celui qui a perdu un enfant

Est éternellement / Une femme.

Tombé hors du temps David Grossman traduit de l’hébreu par Emmanuel Moses Seuil 200 pp., env. 17,50 €