Le 16 octobre 2018, Anna Burns devenait la première nord-Irlandaise à être distinguée par le Man Booker Prize qui, chaque année depuis 1968, récompense une fiction écrite en anglais. On imagine que le consensus autour de Milkman fut évident puisque lors de la remise du prix, Kwame Anthony Appiah, le président du jury, a assuré qu’"aucun d’entre nous n’a lu rien de semblable auparavant". On ne saurait mieux dire.

Témérité

De la narratrice de Milkman, on ignore le prénom et l’endroit où elle vit - une forme d’anonymat qui permet d’englober toutes celles qui, de près ou de loin, partagent d’avoir eu dix-huit ans au moment des Troubles qui ont ensanglanté l’Irlande du Nord dans les années 1970. Mais de celle qui est simplement qualifiée de "sœur du milieu", on sait peut-être l’essentiel : elle aime lire en marchant, toujours des textes anciens, son champ d’intérêt s’arrêtant au XIXe siècle, "à tous les coups, car je n’aime pas ce siècle". Cet intérêt pour le passé, ce besoin d’être nourrie intellectuellement et, surtout, cette témérité de s’afficher sans complexe un volume à la main nourrissent la suspicion. D’autant que, depuis peu, "sœur du milieu" est approchée par Milkman, un paramilitaire… marié, de treize ans son aîné. Il n’en faut pas plus pour que la rumeur s’empare d’elle, piégeant son quotidien.

Ses dénégations n’y font rien, la jeune femme est condamnée d’avance par une communauté régie par de contraignantes règles tacites. Si le sectarisme, les préjugés et les sentences touchent tous les membres de cette société en guerre, les femmes sont dans une position particulièrement fragile : on n’attend rien d’autre d’elles qu’un mariage, des enfants, une loyauté sans faille. Cet horizon s’apparente à un conditionnement - "je suis le mâle, tu es la femelle". La marge de manœuvre de "sœur du milieu" est donc mince, on la perçoit constamment sur un fil d’autant plus ténu qu’elle apparaît bien seule pour affronter l’opprobre.

Où tout est politique

Entre des aînés mariés et peu concernés, des cadettes trop jeunes, une mère veuve consciente qu’elle a épousé le mauvais homme et préoccupée par sa prochaine opportunité et des amies suspicieuses, pas facile de trouver du réconfort. Il pourrait y avoir "peut-être-petit-ami" qui, dans le brouhaha de ragots qui l’étouffent, lui apparaît "curieux, engagé, enthousiaste - grâce à sa passion, grâce à ses projets, grâce à son espoir, grâce à moi". Mais la quête de liberté de "sœur du milieu" est-elle compatible avec une "presque-relation" ?

© Eleni Stefanou

Dans un contexte où tout est politique, de l’apparence aux comportements, la réputation est un enjeu déterminant, d’autant que la distorsion de la vérité menace instamment. "Au bout du compte, même si les gens évoquaient l’ordinaire, l’ordinaire n’existait pas vraiment car la modération elle-même avait vrillé, était hors de contrôle." En découle une vie quadrillée - par les gestes admis, par les catégories sociales (renonçants, mouchards, femme de…) et par des zones définies géographiquement (de la ceinture qu’on atteint à pied en dix minutes à l’autre côté de l’eau).

Fidèle à elle-même

Fidèle à elle-même, "sœur du milieu" se méfie sans relâche des idées préconçues, lit, suit des cours du soir de français, s’interroge, lutte pour y voir clair. Pour ce faire, Anna Burns (Belfast, 1962) offre à son héroïne une voix entêtante, rageuse, caustique, sans concession. Sa détermination et sa clairvoyance la rapprochent d’Hester Prynne, figure centrale de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne. Dans ce roman se déroulant entre les débuts de la colonie du Massachusetts, vers 1650, et la fin du XVIIe siècle, cette femme adultère affronte la foule munie d’un A, la lettre d’ignominie. A pour adultère, alors qu’elle avait toutes les raisons de croire son mari mort. Un A qu’elle arbore non sans audace et témérité, comme "sœur du milieu" continue de marcher en lisant.

Armée de sa lucidité et de sa volonté, elle lutte pour que sa psyché ne soit pas infiltrée, pour préserver ses désirs et ses rêves secrets. Au prix de la solitude, elle combat sans fin pour parvenir à l’acceptation et au détachement, réaffirmant préférer choisir sa destinée plutôt que d’être anesthésiée. Dans ce monde oppressé à la fois par le silence, les ragots, la méfiance et la violence, son refus du compromis et sa résistance résonnent comme un cri. "C’était le seul pouvoir que j’avais dans un monde qui m’en privait."

  • Anna Burns | Milkman | roman | traduit de l’anglais (Irlande) par Jakuta Alikavazovic |
    Joëlle Losfeld | 346 pp., env. 22 €, version numérique

EXTRAIT

"- Attends un peu, j'ai fait. Tu veux dire que qui peut se balader avec du Semtex mais que moi je ne peux pas lire Jane Eyre en public ?

- Je n'ai pas dis en public, ne le fais pas en marchant, c'est tout. Ça ne leur plaît pas", a-t-elle ajouté, c'est à dire aux gens de la communauté, puis, en se remettant à regarder devant elle comme elle faisait, elle a dit qu'elle n'était pas disposée à entrer dans l'amphibologie, l'équivoque, cette vieille ambiguïté propre à "l'autre côté de l'eau", mais que, si je voulais bien regarder les choses dans leur juste contexte, alors le fait que le Semtex ait préséance, en termes de normalité, sur la lecture-en-marchant - "que personne d'autre que toi ne trouve normale" - pouvait certainement être interprété comme la chose la plus compréhensible par chez nous. "Le Semtex ne sort pas de l'ordinaire, a-t-elle dit. Ce n'est pas comme si on ne s'y attendait pas. Ce n'est pas impossible à appréhender mentalement, à comprendre, même si la majorité des gens n'en transporte pas, n'en a jamais vu, ne sait pas à quoi ça ressemble et ne veut rien à voir à faire avec. Ça ne dépare pas - contrairement à ta lecture-en-marchant. On parle de prise de conscience, ici, et ton comportement n'en dénote aucune."