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Après avoir rendu vie à Chamfort, un moraliste du XVIIIe siècle, et raconté celle de Cocteau, qui en était un à sa façon du XXe, Claude Arnaud a entrepris d’écrire le roman de sa vie à lui. L’an dernier, "Qu’as-tu fait de tes frères ?" retraçait l’adolescence d’un enfant de la bourgeoisie parisienne, qui se révolte à 13-14 ans contre l’autoritarisme paternel et le conformisme social, en participant avec rage à l’éruption qui se voulait libératrice de Mai 68. Lorsque le "soufflé" fut retombé, il se perd dans l’effervescente nuit parisienne

Paradoxalement, c’est de la nuit parisienne que viendra le sauvetage. Au "7", célèbre boîte des années 70, il rencontre Jacques, passionné de cinéma et futur cinéaste. Ils deviennent amants. Ils font mieux : ils forment un ménage à trois avec Bernard, figure parisienne connue, qui a continué de vivre avec Jacques après leur rupture. Le récit de la vie du trio se présente comme "l’éducation sentimentale" d’un garçon de 25 ans dans les années 80 du siècle dernier.

Claude s’est remis aux études à l’université de Vincennes, mais c’est de ses deux aînés qu’il reçoit sa véritable formation culturelle et morale : une curiosité passionnée pour l’art, le cinéma, les livres; une tolérance sexuelle à la Frédéric II de Prusse (qui disait dans un français très vieille France, qu’en son royaume "chacun est maître de son cul") ; une porte accueillante aux amis de tous bords, des soupers nocturne effervescents où la conversation est reine; et, pour Claude, l’assurance de l’amour.

Cinq années passent. Soudain, Jacques se détache, lors de vacances aux Maroc. Claude est désespéré. Bernard qui a déménagé - vrai saint-bernard - le recueille, lui permettant de reprendre progressivement le dessus. Cette reconquête de soi passe par de nombreuses rencontres éphémères, en attendant de s’attacher à une jeune actrice qui se désespère de ne pas trouver d’engagement. Avec Anne, il va découvrir le cœur et le corps d’une femme. Mais le jour où elle lui propose le mariage, il se rétracte. Et la laisse s’éloigner avec un de ses amis (elle deviendra une cinéaste connue).

Reconstituant ces années qui se terminent à ses trente-sept ans, Arnaud distingue quatre saisons "passées au paradis" : rue de Verneuil avec Jacques, rue de l’Université avec Bernard, Saint-Tropez avec Anne et l’année qu’il a passée à la Villa Médicis en "single". On relèvera en passant qu’il n’hésite pas à clamer sa reconnaissance pour ce que amants ou amis lui ont apporté au cours de ses années de formation. A l’égard de lui-même, il n’est pas avare d’une autodérision enjôleuse qui allège ce que ses révélations peuvent avoir d’indiscret, et le décantement de ses états d’âme de térébrant.

En contrepoint de sa quête amoureuse et sexuelle, Arnaud ne pouvait manquer d’évoquer l’effritement de l’insolente liberté sexuelle des années 70 sous les morsures du sida dans les années 80. Ni non plus le retournement des plus farouches contempteurs de "l’humanisme bourgeois" : tel un Philippe Sollers qui, après avoir voué le roman aux gémonies de la théorie littéraire, publie "Femmes" en 1983; ou Robbe-Grillet qui rédige un volume autobiographique qu’il aurait relégué vingt ans plus tôt "dans les enfers de la littérature de gare"; ou encore Roland Barthes confessant qu’il lui est devenu égal "de n’être pas moderne".

Et maintenant ? Comment l’auteur a-t-il endossé la vie d’un homme de 40 ans ? On vit, on ne survit que par métamorphoses. Gageons que nous n’en avons pas fini avec la Confession de cet Enfant (de la fin) du (vingtième) Siècle, dont le témoignage s’apparente à une opération à cœur ouvert.

Brèves saisons au paradis Claude Arnaud Grasset 334 pp., env. 19 €