Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.

Voici la contribution de Fanny Ruwet, humoriste et chroniqueuse sur Pure FM et France Inter.

Je déteste les enterrements. Personne n’aime les enterrements, je sais, mais je les déteste particulièrement. Pas tant à cause de la perte qu’ils symbolisent ou du deuil qu’ils annoncent, mais parce qu’ils sont le point de ralliement de trop de choses insensées. Pourquoi les cérémonies ne reflètent-elles jamais vraiment la personnalité de celui ou celle que l’on enterre ? Pourquoi fleurit-on les tombes ? ("Est-ce qu’on a besoin de fleurs quand on est mort ?") Tout est organisé, mis en scène selon des conventions que personne ne comprend, mais que tout le monde respecte.

Je n’ai jamais eu la prétention de croire que j’étais la seule à penser cela, mais lire Holden Caulfield résumer aussi bien le mélange d’incompréhension et de révolte qu’il a éprouvé le jour de l’enterrement de son frère Allie, m’a fait me sentir plus proche de lui que je ne l’ai jamais été d’aucune autre personne, réelle ou fictive.

Je devais avoir seize ans, à l’époque, et depuis, j’ai lu l’Attrape-coeurs plusieurs fois, dans plusieurs langues, sur plusieurs continents différents. Je suis même allée jusqu’à me faire tatouer le mot phony, qu’Holden utilise à de nombreuses reprises, sur le bras droit (ce qui est probablement la chose la plus phony à faire, mais le paradoxe m’amuse beaucoup).

Je suis loin d’être la seule que ce livre obsède. L’Attrape-coeurs a toujours provoqué et provoque toujours, plusieurs décennies après sa parution, une fascination démesurée et inattendue. Inattendue, car l’histoire n’a même pas la prétention d’en être une, tant il ne s’y produit au final pas grand-chose. Et c’est probablement là que réside la beauté de ce roman : il s’y passe tout pendant qu’il ne s’y passe rien. L’Attrape-coeurs est un récit d’errance, de recherche (tant du sens de la vie que de l’endroit où vont les canards de Central Park durant l’hiver) et d’une mélancolie tenace, qui s’est infiltrée depuis si longtemps qu’on ne la remarque plus.

C’est l’histoire d’un adolescent, mais surtout d’un marginal qui ne parvient pas à se glisser dans le carcan qui lui est imposé. Alors quand la colère et la peur laissent place à la fatigue, il enfouit sa tête profondément dans le sable en espérant petit à petit s’y engouffrer tout entier pour ne pas avoir à affronter le monde adulte. Celui qui broie l’insouciance et la pureté des sentiments. Celui qui fait tomber les enfants d’une falaise sans les rattraper. For God’s sake, we need a Catcher in the Rye.