Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.

Voici la contribution d'Isabelle Spaak, écrivaine, prix Rossel pour Ça ne se fait pas, l’histoire dramatique de ses parents. Son nouveau roman Décoiffée devrait sortir en mai prochain.

Faut-il se ruer dehors pour d’ultimes provisions à l’annonce d’un confinement même si rien ne manque ? Continuer comme si de rien n’était ? Se décider à fuir pendant qu’il est encore temps, au risque de propager un virus là où il ne s’est pas encore installé ? S’inquiéter outre mesure pour ses proches, les aimés, les aînés. Penser avec soulagement à ceux qui viennent de partir à jamais. Ouf, ils n’auront pas à vivre ça. Finalement ne pas bouger, pas paniquer mais se laisser envoûter par la survenue inopinée d’un miracle. En ce qui me concerne, la découverte sur Arte de La Maison des bois, merveille d’humanité signée Maurice Pialat. "Si vous ne m’aimez, sachez que je ne vous aime pas non plus", déclarait l’auteur d’À nos amours réputé pour son mauvais caractère et son exigence. Je me souviens de son poing levé et de cette phrase jetée rageusement à ses pairs lors du festival de Cannes. Et voilà que, par désœuvrement forcé et, l’esprit ailleurs, je tombe la tête la première sur 7 heures de bonheur pur qu’il a réalisé pour le petit écran en 1971 (et rarement diffusée depuis). À l’époque, les séries en plusieurs épisodes s’appelaient des "feuilletons télé". Mes préférés s’appelaient Thierry la Fronde et, Thibaut ou les croisades. Des héros comme en aiment les enfants. Nul héros tonitruant parmi les personnages de La maison des bois. Pas de rebondissements scénaristiques à la Netflix, nul effet de manche, ni jugement sur les bons et méchants. Ne le sommes-nous pas tous tour à tour ? Le cadre est un petit village de campagne à l’arrière du front durant la Grande Guerre. Nous sommes en 1917 en région parisienne, chez les Picard. "Papa Albert" est garde-chasse au château du marquis, "maman Jeanne" s’occupe de trois petits parisiens d’une dizaine d’années - Hervé, Michel et Bébert - accueillis en plus des deux siens, la blonde Augustine qui illumine tout le film et, Marcel, en âge d’être mobilisé. Dans le contexte, famille-guerre-danger, il aurait été facile d’user de pathos et, grandes envolées. Pialat prend le contre-pied. Sans minimiser les chagrins qui finissent toujours par avoir le dessus, la petite maison des bois à l’abri de sa clairière, ses habitants, le village alentour, l’école, l’église et, les jours qui passent, apparaissent comme une chronique de petits-riens. Un bonheur filmé avec la douceur d’un Vermeer, l’acuité d’un Courbet, certaines scènes librement inspirées d’Une partie de campagne de Jean Renoir. De cette ode à la liberté, à la nature, aux sentiments sans tapage et, à la compagnie des autres, le jeune Hervé dans le rôle du guide, Pialat affirmait à la fin de sa vie, "c’est la plus belle chose que j’ai faite". En cette époque de rage et de désespoir, la résonance est forte. Elle me bouleverse.

Sur Arte jusqu’au 15/05/2020