Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.


Voici la contribution de Laurent Busine qui a dirigé le Mac’s, le musée d’art contemporain au Grand Hornu de 2002 à janvier 2016. Il prône de mener "une vie poétique". Il parle du musée comme le lieu des "illusions utiles".

Voici bien longtemps de cela, adolescent à l’époque, j’ai lu, j’ai entendu par la voix de Serge Reggiani, La chanson de Kaspar Hauser de Paul Verlaine qui écrivit ce poème sans doute lors de son enfermement à la prison de Mons.

Je ne connais de vers plus mélancoliques :

"Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles…"

Je raconte ici l’histoire plus ou moins vraie du "pauvre Kaspar".

Au début du XIXe siècle, était né un garçon dont on ne sut rien avant qu’il eût atteint l’âge présumé de seize ans. L’histoire fit grand bruit à l’époque ; elle débute avec cette période de sa vie ; avant cela, nous ne connaissons rien de son existence. Quelques rumeurs ont couru à son sujet mais sans qu’aucune ne soit vérifiée ; on lui supposa une origine noble aussi bien que pauvre ou encore animale.

Un matin de l’année 1828, il apparut au centre de la place de la ville de Nuremberg (en Bavière). Il se tenait debout, habillé de vêtements qui, sans être luxueux, n’en étaient pas moins de bonne coupe ; un pantalon de flanelle grise ; une veste de laine bleue ; un gilet à boutons noir ; des bottes brun clair de cuirs souple ; une chemise blanche de lin ; un foulard foncé, autour du cou, noué comme une cravate. Il tenait un chapeau noir à la main droite, avait les cheveux mi-longs à la mode de l’époque, était rasé de frais et - semblait-il - parfumé discrètement.

Le regard fixe, le jeune homme immobile ne disait rien ou, du moins, ne répondit aux questions que par des sons incompréhensibles. Il semblait ne pas avoir appris une langue et grognait.

Dans la main gauche, il gardait fortement serré un papier qu’on mit du temps à saisir et sur lequel les notables lurent un prénom et un nom : "Kaspar Hauser". On supposa qu’ils étaient les siens ; on les lui donna.

Un médecin de la ville, soit par compassion, soit par intérêt scientifique - ou les deux à la fois - le prit à son service et tenta de lui inculquer quelques rudiments de la vie civilisée à laquelle il n’avait jamais eu accès ; il lui apprit aussi à parler, lire et prier.

Un autre matin, cinq ans plus tard, le jeune homme fut trouvé étendu dans la rue, blessé gravement d’un coup de couteau ; il s’éteignit dans la soirée sans avoir rien dit de son agresseur.

Sa vie et sa mort sont des énigmes égales.