Des artistes, nos journalistes... partagent une sidération artistique, une épiphanie culturelle, une révélation qui les a marqués, touchés au coeur.

Voici la contribution de Luc Dardenne, réalisateur et scénariste belge, lauréat avec son frère Jean-Pierre de nombreuses récompenses dont deux Palmes d’or, pour "Rosetta" (1999) et "L’Enfant" (2005).

Je vous envoie ce court passage du roman Vie et Destin de Vassili Grossman dans lequel il relate un événement où apparaît ce qu’il nomme "la bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu, une bonté sans témoin, une petite bonté sans idéologie, sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social." Il m’a semblé que la confrontation directe avec ce petit texte de Vassili Grossman était la meilleure manière de partager mon émotion de lecteur.

"Des Allemands, un détachement punitif, sont entrés dans le village. Deux soldats allemands avaient été tués la veille sur la route. Le soir, on réunit les femmes du village et on leur ordonna de creuser une fosse à la lisière de la forêt. Plusieurs soldats s’installèrent dans l’isba d’une vieille femme. Son mari fût emmené par un politsaï au bureau, où on avait rassemblé une vingtaine de paysans. Elle resta éveillée toute la nuit : les Allemands avaient trouvé dans la cave un panier d’œufs et un pot de miel, ils allumèrent eux-mêmes le poêle, se firent frire une omelette et burent de la vodka. Puis, l’un d’eux, le plus âgé, joua de l’harmonica, les autres, tapant du pied, chantaient. Ils ne regardaient même pas la maîtresse de maison, comme si elle était un chat et non un être humain. Au lever du jour, ils vérifièrent leurs mitraillettes, l’un d’entre eux, le plus âgé, appuya par mégarde sur la détente et reçut une rafale dans le ventre. Les autres criaient, couraient à travers la maison. Ils le pansèrent tant bien que mal et le couchèrent sur le lit. À ce moment-là, on les appela tous dehors. Ils ordonnèrent par signes de veiller sur le blessé. La femme voit qu’elle pourrait aisément l’étrangler : il bredouille des mots informes, ferme les yeux, pleure, claque des lèvres. Puis il ouvre soudain les yeux et demande d’une voix claire : "Mère, à boire." " Maudit , dit la femme, je devrais t’étrangler." Et elle lui donne à boire. Il la saisit par la main et lui montre qu’il veut s’asseoir, le sang l’empêche de respirer. Elle le soulève et lui se tient à son cou. À cet instant, on entendit la fusillade, la femme était secouée par des tremblements.

Par la suite, elle raconta ce qui s’était passé, mais personne n’arrivait à comprendre et elle ne pouvait pas expliquer ce qu’elle avait fait. […] Elle est, cette bonté folle, ce qu’il y a d’humain en l’homme, elle est ce qui définit l’homme, elle est le point le plus haut qu’ait atteint l’esprit humain."