Le titre du premier ouvrage de Maxim Loskutoff, Viens voir dans l’Ouest, a tout d’une injonction. On s’y plie. Mais de quel Ouest s’agit-il ? Américain, déjà, mais peut-être pas celui auquel on pense. Sa première nouvelle, L’ours qui danse, prend place dans le Montana en 1893. Si les onze qui suivent sont ancrées dans le présent, l’on ne s’en rend compte qu’à l’un ou l’autre détail technologique. Car les personnages qui habitent les histoires semblent tout droit sortis d’une Amérique où le temps se serait arrêté au siècle passé. Ils sont pour la plupart rustres, on préférerait ne pas croiser leur chemin. Dans la dernière nouvelle, intitulée La Redoute, Shannon et son ami Lyle se retrouvent face à des soldats fédéraux. La Redoute, dont il est question à plusieurs reprises dans le livre, provient du nom d’un mouvement, qui se développa sous Obama, refusant de s’acquitter des taxes dues à l’État, propriétaire de certaines terres. Les agriculteurs, ici, y sont bruts de décoffrage.

En ayant rédigé ses nouvelles à la première personne du singulier et grâce à sa galerie de personnages contrastés, Maxim Loskutoff force le lecteur à ne pas prendre position, le faisant évoluer aux côtés de chacune des parties en présence. Ses douze histoires se font parfois choral quand le héros principal d’une nouvelle devient personnage secondaire dans une autre.

Dans l’Ouest de Loskutoff, les paysages sont souvent désolés, les saisons, contrastées, la nature, sauvage. Un coyote blessé est trimballé pendant des kilomètres sur la Route 89 jusqu’au cabinet d’un vétérinaire, un python birman sert d’animal de compagnie, une ourse suscite l’appétit sexuel d’un solitaire,… Quand l’extraordinaire côtoie l’ordinaire par la force de l’imaginaire.

Viens voir dans l’Ouest | Maxim Loskutoff, traduit de l’américain par Charles Decoursé | collection "Terres d’Amérique", Albin Michel | 256 pp., env. 22 €

EXTRAIT

"Parfois elle regrette de ne pas avoir épousé un comptable. Ou bien Kevin Cox, son premier petit copain, qui dirige maintenant une quincaillerie à Flagstaff. Une jolie ville, très verte. Il a probablement une maison à lui. Pas la moitié d'un pavillon comme celui-ci, coupé en deux, par un mur en papier à cigarette qui laisse entendre la démarche d'éléphant de Mme Grevit. Mais quand même Lila est fière de Briar. Ca a toujours été un homme de principes, et si elle-même l'aurait montré autrement qu'en occupant une réserve naturelle, il vaut mieux que tous les autres qui font la queue au drive-in de McDonald's avec leur casquette de chasse sur la tête. Ou qui tirent la gueule devant la télé de Jackie's. Qui râlent et se plaignent du gouvernement mais n'agissent pas."