AJean-Marie Apostolidès, (professeur - avec chaire - de littérature française à l’Université Stanford, en Californie, depuis plus de vingt ans, dramaturge, romancier/mémorialiste de "L’Audience", essayiste (auteur des "Tombeaux de Guy Debord") et tintinologue averti, l’on devait déjà "Les métamorphoses de Tintin" (Seghers, 1984; Exils éditeur, 2003; Champs-Flammarion, 2006) et "Tintin et le mythe du surenfant" (Moulinsart, 2003); il a collaboré à "L’Archipel Tintin" (Les Impressions Nouvelles, 2004) aux côtés d’Albert Algoud, Dominique Cerbelaud, Benoît Peeters et Pierre Sterckx, et compte parmi les contributeurs du hors série de "Philosophie Magazine", "Tintin au pays des philosophes", en août dernier. De ses "Métamorphoses", qui sortit un an après la disparition d’Hergé (survenue le 3 mars 1983), le tintinologue Cyrille Mozgovine a écrit qu’"il s’agit d’un livre pionnier : pour la première fois, on y voyait s’esquisser une véritable lecture des vingt-deux albums constituant le corpus canonique des Aventures de Tintin ".

Aujourd’hui, Jean-Marie Apostolidès - qui ne cache pas son admiration pour les travaux essentiels de Benoît Peeters (parmi lesquels son "Hergé, fils de Tintin", Flammarion, 2002) et de Philippe Goddin (dont le "Hergé, lignes de vie. Biographie" parut chez Moulinsart en 2007) - publie un ouvrage étourdissant, aussi documenté que pénétrant, voire audacieux dans sa "lecture" de la vie d’un artiste de génie et de ses personnages.

"Dans la peau de Tintin" est un ouvrage d’interprétation, riche en explications et commentaires qu’applaudiront les uns mais qui en agaceront d’autres ou les laisseront sceptiques. Davantage que psychanalytique (encore que ), l’érudit professeur Apostolidès fait ici, insiste-t-il, œuvre "purement sociologique". Pour lui, "l’interprétation est une activité non seulement légitime" mais "indispensable pour qu’un auteur se transforme en classique"; interprétation qui "n’appartient ni à l’auteur ni à ses héritiers". Pour ce livre, J.-M. Apostolidès n’a pas obtenu l’autorisation (dont il bénéficia pour ses ouvrages antérieurs sur Tintin) de reproduire des images tirées des albums d’Hergé (pas seulement celles du petit reporter, place belle étant heureusement réservée à Jo et Zette); interdiction lui fut également faite d’utiliser le nom de Tintin pour son titre, ce dont il ne tint compte, estimant que "le travail universitaire a sa légitimité, ses règles autant que ses privilèges : on a donc le droit d’utiliser le mot de Tintin ". Un nouvel essai, donc, sur un auteur dont, depuis des décennies, l’œuvre enchante un nombre incalculable de lecteurs de tous âges. Un dessinateur/écrivain à qui ont déjà été consacrés quelque deux cents volumes et plus d’un millier d’articles depuis 1939 : avec Hergé, observe J.-M.A., "on est dans un cas unique au niveau européen, donnant naissance à une telle connaissance universitaire".

Dans cet essai (qu’on se gardera de lire au rythme où l’on dévore un roman), Jean-Marie Apostolidès part du principe que "Tintin est une peau [ ], une enveloppe protectrice pour Hergé d’abord, et à sa suite pour nombre de ses lecteurs". Pour Hergé, note-t-il, "cette carapace fut à plusieurs reprises une prison dont il voulut s’évader. Il y parvint, après la Seconde Guerre mondiale, au prix d’un effondrement total de son être." Dans ce livre, où toutes les sources sont citées, l’essayiste place sous la loupe un Georges Remi (né le 22 mai 1907) bien différent du Hergé qui, à ses futurs interlocuteurs (Peeters, Numa Sadoul, etc.) fournira de lui une image assez retouchée. Le livre montre aussi comment Tintin, après avoir été un totem, s’est changé en un mythe collectif. Des pages, parfois troublantes, examinent des éléments qui concoururent à la formation d’Hergé : ses expériences scoutes ou sa confrontation avec la folie, via sa mère aux nerfs en papier mâché. D’autres chapitres rappellent l’influence "sans pareille" qu’eut sur Georges (et sur sa première épouse, Germaine Kieckens) l’abbé Norbert Wallez qui l’engagea en 1927 au quotidien "Le Vingtième Siècle" qu’il dirigeait et où Tintin fera ses premiers pas le 10 janvier 1929. Un livre impossible à résumer, qui propose diverses pistes ainsi qu’avant lui nous en proposèrent des tintinologues tels que Benoît Peeters, Philippe Goddin, Pierre Sterckx, Michel Serres ou Pierre Assouline pour n’en citer que quelques-uns parmi d’autres qui mériteraient de l’être. Bien sûr, Apostolidès consacre des pages à Nick Rodwell et à son épouse Fanny, qui exercent les pleins pouvoirs sur l’œuvre d’Hergé, suscitant des flots de réactions virulentes, parfaitement compréhensibles. In fine, l’auteur évoque le récent Musée Hergé, voulu contre vents et marées par Fanny Rodwell mais dans lequel Jean-Marie Apostolidès ne voit guère qu’un mausolée - où Tintin est une "image sainte". Si sévères soient-elles, ces pages ne sont pas un règlement de compte. C’est pourtant sur elles que risque de se focaliser l’attention, tant le conflit entre d’ardents tintinologues et les Rodwell s’est envenimé. Rêver ne coûtant rien, rêvons ! Aux situations inextricables, toujours Tintin fit face, soucieux du bien de chacun. Ne serait-ce pas à lui d’enfin déminer le terrain ? Avec plus de doigté qu’Alexandre tranchant le nœud gordien.

Dans la peau de Tintin Jean-Marie Apostolidès Les Impressions Nouvelles 336 pp. avec quelques photos, env. 22 €