Livres & BD

Dans les méandres du cœur humain

Monique Verdussen

Publié le - Mis à jour le

Depuis que sa fille, Denise Epstein, a fait paraître en 2004 "Suite française", le roman que sa mère n’avait pu terminer, on a l’impression que l’on n’a jamais autant publié d’écrits ou écrit sur Irène Némirovsky. C’est faux puisque, dès son premier roman "David Golder" suivi de "Le Bal" qui furent tous deux adaptés au cinéma, celle-ci fut immédiatement célèbre et devint, au fil de ses quatorze romans parus de son vivant, une égérie de la société parisienne des années 30. Mais c’est à ses deux filles qu’elle doit d’émerger aujourd’hui du silence où l’avaient oubliée la mort et le temps. Elisabeth, la plus jeune - qui écrivit et édita sous le nom de Gille - avait, elle aussi, avant de mourir d’un cancer en 1992, rendu à sa mère un hommage personnel en lui restituant la vie sous forme d’une autobiographie imaginaire, "Le Mirador". Le manuscrit lacunaire de "Suite française", remis par le père dans une malle léguée à ses enfants lorsqu’il fut lui-même arrêté, était toutefois demeuré aux mains de l’aînée qui, après avoir longtemps hésité, se décida à le faire éditer. Le livre fut aussitôt couronné du prix Renaudot, décerné à titre posthume. Le fait est exceptionnel. Le succès le fut aussi.

D’autres textes allaient, dans la foulée, être retrouvés, notamment les feuillets d’un roman, "Chaleur de sang", conservés au centre de Mémoires de l’édition contemporaine et sorti en 2007. Aujourd’hui paraît "Les vierges", un recueil de douze nouvelles dont sept, inédites, ont vraisemblablement été écrites entre 1940 et 1942, année de l’arrestation de la romancière. Il est surprenant qu’au même moment, l’exposition qui lui est actuellement consacrée au Museum of Jewish Heritage de New York ait été prolongée de six mois en raison de l’engouement de public. "Irène Némirovsky fait dorénavant partie des rares écrivains français connus du très grand public américain, aux côtés de Camus et Proust", s’enthousiasme même la négociatrice des droits de la traduction anglaise.

La nouvelle "Les vierges" qui donne son titre au récent livre est le dernier texte qu’ait écrit - sous pseudonyme, ce qu’elle faisait souvent - et transmis la romancière. Il parut le 15 juillet 1942 alors qu’elle venait d’être internée au camp de Pithiviers d’où elle fut transférée à Auschwitz. Elle y mourut le 19 août suivant. Elle avait 39 ans. Ce court récit, dense et intense, ainsi que tous ceux qui l’entourent, témoignent du talent qu’elle avait pour un genre difficile qu’elle pratiqua beaucoup. S’y manifestent son esprit de concision, son regard sans concession sur la nature humaine et la prégnance de ses souvenirs d’enfance. Ainsi, dans "Magie", cette maison de bois dans un village de Finlande où elle vécut une année d’exil après avoir fui la révolution russe.

Sans doute, ces nouvelles sont-elles inégales. À chacun ses préférences. La première, très longue, descriptive et visuelle, est conçue comme un scénario de film. "La peur" qui pourrait avoir été écrite aujourd’hui met en scène un villageois qui, voulant éliminer un ennemi approchant sa ferme, tue son meilleur ami. Ici, elle décortique les blessures d’un secret de famille confisqué. Là, le regret d’un bonheur que l’on a manqué en raison des circonstances d’une guerre obligée. Toutes révèlent combien l’écrivaine, admirative de Tchékhov aussi bien que de Mauriac, était une virtuose du dialogue et se jouait, dans la clarté et la fluidité, d’une langue française qui l’avait conquise. Toutes sont redevables à la sensibilité d’une femme lucide et attentive au monde qui l’entoure aussi bien qu’à son univers intime. Grave et légère à la fois, Irène Némirovsky se plaît aux méandres du cœur humain. Intuitive, audacieuse, elle est parfois cruelle mais ne juge pas. Elle témoigne. Elle met à distance. Elle éclaire. Elle nous interroge de loin. Ses questions n’ont pas d’âge.

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