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L’an prochain, on fêtera les 200 ans de la naissance de Charles Darwin (1809-1882). Le naturaliste anglais est un géant de l’histoire des sciences, comme Kepler ou Einstein. Sa théorie de l’évolution des espèces vivantes et la loi de la sélection naturelle qui la guide ont révolutionné notre conception du vivant et de l’homme. Cet anniversaire (nous y reviendrons longuement à la fin de l’année) est d’autant plus nécessaire que des "créationnistes" et tenants du "dessein intelligent" contestent le darwinisme de manière très dangereuse.

En prélude à cet événement, l’Académie royale de Belgique publie un livre passionnant rédigé par deux scientifiques belges, Jacques Reisse, longtemps professeur de chimie à l’ULB, et Dominique Lambert, professeur de physique mathématique aux facultés de Namur. Ils ont eu l’idée, a priori étonnante, de confronter Darwin à Georges Lemaître (1894-1966), prêtre et très grand cosmologiste belge, à l’origine de la théorie de l’atome primitif ou Big Bang. Ces deux géants ne se sont évidemment pas connus, mais tous deux ont révolutionné notre conception du monde, l’un en s’attaquant à l’origine de l’homme, l’autre à l’origine du monde. Ils bouleversèrent ainsi les théories classiques (souvent tirées de la Genèse) d’un monde créé tel qu’on le voit. Cette rencontre audacieuse s’avère très riche. Les deux auteurs racontent la vie et l’œuvre des deux scientifiques, mais en insistant sur ce qui fait lien entre eux.

Tous deux ont grandi dans la foi chrétienne. Darwin étudie même la théologie et est d’abord séduit par la "théologie naturelle" de William Paley, proche de la Bible. Le second devint prêtre et le resta toute sa vie.

Mais tous les deux eurent le courage de séparer leurs convictions religieuses de leur démarche scientifique.

Pie XII dérape

Le déclic, pour l’un comme pour l’autre, fut un voyage. Darwin effectua, pendant 5 ans, son célébrissime voyage sur le Beagle qui fit le tour du monde. Il y démontra ses immenses qualités d’observateur, de naturaliste et de scientifique. On sait comment l’étude des variations dans les pinsons des îles Galapagos joua un rôle clé dans sa théorie. Lemaître aussi fit un voyage décisif dans les grands centres scientifiques américains pour étudier les théories d’Einstein qu’il rencontra.

Darwin se détourna ensuite de la religion, écœuré par l’esclavage et la mort - jeune - d’une de ses filles, et il devint agnostique, mais sans jamais en faire une militance et en séparant ses recherches de ses croyances. De même, il respecta toujours les convictions de sa femme Emma.

Lemaître aussi ne voulut jamais que les sphères de la foi et de la science se confondent.

En 1951, Pie XII, qui suivait de près les évolutions de la science, fit un discours, "Un’Ora", devant l’académie pontificale sur "les preuves de l’existence de Dieu à la lumière de la science actuelle de la nature".

Il y invoquait, sans jamais nommer ni Lemaître ni sa théorie, l’idée nouvelle que le monde serait en expansion et né d’une singularité qui, pour lui, était précisément la création par Dieu. Lemaître n’apprécia pas que le Pape récupère à son profit les théories du Big Bang, car elles n’étaient encore qu’une hypothèse, mais surtout parce qu’il voulait que religion et science restent bien séparées.

Lemaître, qui bénéficiait de plusieurs entrées à l’académie pontificale, fit connaître son sentiment et - fut-il entendu? - le Pape ne se risqua plus jamais à voir dans le Big Bang une preuve de la Création.

"Charles Darwin et Georges Lemaître, une improbable mais passionnante rencontre", par Dominique Lambert et Jacques Reisse, Académie royale de Belgique, 290 pp., 22euros.