Livres - BD

Il ne s'agit pas d'un roman tout récent puisque paru en janvier dernier. Et tout étant affaire de perspective, dans l'optique des libraires, cela fait déjà un vieux livre, balayé par des nouveautés plus immédiates. Or, «Equinoxe» d'Arnauld Pontier est un livre hors mode, hors classement et presque hors genre. On pourrait le prendre pour un récit tant il se coule dans une vérité mal connue qu'il impose avec force et justesse. Ce n'est certes pas la première fois que l'on écrit sur le handicap du point de vue de celui qui le vit. En son temps, Patrick Segal l'a fait avec ses mots à lui, sa douleur personnelle et sa colère. Editeur depuis dix ans - au bout d'autres métiers et de multiples voyages -, écrivain depuis «La Fête impériale» paru en 2002, Arnauld Pontier ne parle pas en son nom, mais aborde le sujet par le biais de l'intériorité et de la subjectivité, dans une écriture qui allie l'audace à la rigueur.

«Equinoxe» est un roman sur le handicap qui mutile la vie en soi parce que la vie du corps et sur la vie qui s'acharne à être en dépit du handicap. Carine, une jeune femme d'une vingtaine d'années, ne peut plus marcher ni parler depuis l'accident de voiture qui a tué son père et dont on comprend qu'il est imputable à la mère, médecin - ou infirmière - dans un hôpital. Du haut de la fenêtre où la mène son fauteuil roulant, le meilleur dont l'achat interdit toute dépense superflue, elle regarde la bonne santé des autres et est plus particulièrement attirée par son voisin d'en face auquel lui vient un jour le désir de dévoiler ses seins. A partir de ce geste provocant, s'instaure entre eux une relation muette et vaguement érotique, jusqu'au jour où il s'en vient sonner à sa porte.

ESPOIR

En la considérant sans apitoiement, il la rend peu à peu à elle- même. Non pas à son corps d'avant qui n'existe plus. Non pas à la rage qui la ronge et qu'elle ne peut exprimer. Non pas au mépris dans lequel elle tient sa mère dont elle ne supporte ni la sollicitude, ni la culpabilité, ni les angoisses. «Mon rêve serait de vivre comme tout le monde en n'étant comme personne», dit-elle. Mêlant à l'attention qu'il lui porte de l'insolence, de l'audace et de l'humour, le jeune garçon la restaure dans sa dignité et dans ses désirs de chair d'autant plus violent que le corps est blessé. Elle y retrouve un espoir qu'elle lutte de tous ses rêves pour entretenir en elle, sans dévoiler une conclusion que, peut-être, on n'attendait pas.

On ne peut clore cette saison qui, déjà, disparaît sous la suivante sans évoquer ce livre troublant qui dérange le conformisme des idées que l'on se fait sur la vérité des handicapés, mais qui, surtout, pose un regard ouvert et cru sur la réalité de leurs désirs. Le livre regarde et bouscule. Une jeune femme détruite cherche à se reconstruire à travers son opposition à la volonté d'autrui, à travers son refus des interdits et par-delà ses fantasmes. L'équinoxe est ce moment de l'année où le temps du jour est égal à celui de la nuit. Celui du basculement de l'ombre au jour. A moins que l'inverse.

© La Libre Belgique 2006