Nous souvient-il, il y a plus d’un an déjà ? Un capitalisme débridé, qui prospérait depuis trop longtemps sur des produits financiers toxiques et malsains, émettait les signes et les sons d’un lourd craquement. Celui d’un paquebot qui se froisse et se déchire, et l’on avait en mémoire le naufrage du "Titanic".

Il se fit jour alors quantité d’interprétations d’un ordre conjoncturel. Tandis que certains économistes ou philosophes, doués d’un regard un peu plus perçant à travers le brouillard, s’appliquèrent à livrer une version résolument endémique de la crise.

On connaît bien en Belgique, et dans les colonnes de notre journal en particulier, Christian Arnsperger. Économiste de l’Université de Louvain (UCL), il n’avait pas attendu le choc fatal de 2008 pour publier, avec un large succès, une "Critique de l’existence capitaliste : Pour une éthique existentielle de l’économie" (Éd. du Cerf, 2005).

Au carrefour de la philosophie et de l’anthropologie, de l’éthique et de la métaphysique, le Pr Arnsperger dispense depuis quelques semaines une lecture complémentaire de cet ouvrage, prolongé en effet d’une "Éthique de l’existence post-capitaliste : Pour un militantisme existentiel". Un livre d’un entendement certes ardu, mais qui atteint dès les premières lignes au cœur même de l’esprit.

La thèse-clé de Christian Arnsperger se dévoile d’emblée : "L’après-capitalisme ne saurait être économique et politique sans être, en même temps, anthropologique". Car il en irait forcément d’une "réorientation de civilisation" qui passerait par un travail spirituel et politique de chacun de nous sur lui-même. Ce ne sont pas, insiste-t-il, les grandes idées qui manquent actuellement, mais bien "la volonté politique d’un changement anthropologique radical".

Il va de soi, le Pr Arnsperger n’entend pas ressusciter les vieux démons d’un collectivisme effondré à l’automne 1989, même s’il en demeure çà et là de vivantes métastases - l’on songe évidemment à la Chine. Il espère de préférence repenser une social-démocratie qui, sous la contrainte du capitalisme, aurait perdu son souffle prophétique depuis plus de trente ans.

Ce qu’il propose en définitive, c’est un libéralisme existentiel ancré dans la ligne d’une critique sociale chère à Ivan Illich par exemple, et dont les règles et institutions refuseraient la réponse capitaliste à nos angoisses de mort. Une nouvelle "culture contre-capitaliste" donc, qui ne renouerait en aucun cas avec les naïvetés des années 1970 et n’abolirait pas davantage "un principe de croissance [qui] ne saurait être mis en question".

"Quelque chose doit croître, toujours et sans cesse, si la mort doit être portée et traversée autrement que dans l’abattement nihiliste le plus absurde." S’il existe des consommations aliénantes, il s’en trouve aussi qui libèrent. Mais il faudra en réinventer les objets. C’est ici alors que Christian Arnsperger réexamine lucidement la triade du besoin, de l’envie et du Désir. En vue, il est vrai, d’une redistribution rigoureusement égalitaire.

Éthique de l’existence post-capitaliste. Pour un militantisme existentiel Christian Arnsperger Cerf, coll. "La nuit surveillée" 310 pp., env. 23 €