Incunabula" est certes un ouvrage pointu pour connaisseurs du grand peintre irlandais Francis Bacon (1909-1982). Mais la démarche est passionnante et mérite d’être racontée.

On connaît le curieux processus créatif de Bacon. Il n’avait que peu de formation aux techniques académiques du dessin et peignait rarement d’après nature. Par contre, il s’imprégnait d’images reprises dans des livres et revues. On sait l’influence si importante qu’ont eue pour lui les photos de "The human figure in motion" de Muybridge, qui le premier réussit à prendre en photos les étapes du mouvement humain, et on connaît son admiration pour Velazquez, Rembrandt et Michel-Ange, dont les œuvres reproduites jonchaient son atelier. Mais il y avait bien d’autres documents.

En entrant dans son atelier de Reece Mews à Londres où il s’était installé en 1961, on pénétrait dans un invraisemblable capharnaüm. La petite pièce de 6 m sur 4 m était encombrée non seulement de toiles et de centaines de livres plus ou moins rangés, mais aussi de milliers de documents (photos, revues) jetés apparemment en vrac dans des boîtes ou à même le sol, mélangés à des taches de peinture. Ce livre, publié chez Actes Sud, est une tentative d’explorer cet amas, comme des archéologues le feraient d’un site antique, et d’analyser ainsi plus avant les méthodes de Bacon et son vocabulaire pictural. Ce long travail a été mené par la Dublin City Gallery à qui l’ensemble des 7 000 objets de l’atelier a été légué (Bacon était né à Dublin). "Les archéologues ont donc fait des sondages et des relevés des lieux, avant de procéder à l’enlèvement des pièces strate après strate, une par une. Tout ce matériel a été ensuite enregistré et archivé à Dublin, explique la directrice de la galerie. Pénétrer dans l’atelier de Bacon revient à regarder dans la pensée de l’artiste. Les paramètres ne sont pas simplement matériels. C’est le lieu même où le processus intime du faire artistique s’explore."

Ces "archéologues" ont étudié ces bouts de feuilles, photos froissées, ils ont cherché pourquoi certains étaient pliés et ont montré des correspondances avec l’œuvre. La plus évidente (notre photo) montre une image de poulets déplumés associée à un triptyque de 1981. L’image est identique. On sait la fascination qu’avait Bacon pour les boucheries. Il disait : "Lorsque je vais dans une boucherie, je pense toujours qu’il est surprenant que je ne sois pas à la place de l’animal." Dans le cas du portrait de Muriel Belcher, il s’est inspiré aussi d’une photo d’une femme sphinx pour faire un amalgame, genre "cadavre exquis". Les "archéologues" ont montré aussi comment le peintre pliait ces images pour mieux s’en inspirer.

Ce travail ne réduit en rien le génie de Bacon. Il explore cet étrange et fascinant atelier qui servit de "chaudron" pour peindre des œuvres qui parlent si bien de notre pauvre condition d’homme crucifié, blessé, errant sans but dans un monde fracassé. On regrette simplement que dans ce livre, il n’y ait pas plus de comparaisons iconographiques entre les traces de l’atelier et l’œuvre. Le livre est fait quasi uniquement de ces "traces" infimes dont on admire qu’ils aient pu inciter à de tels chefs-d’œuvre.

Francis Bacon : "Incunabula, esquisses et documents" par Martin Harrison et Rebecca Daniels, chez Actes Sud, 226 pp., env. : 48 euros