Alors qu’il se trouve à un salon du livre, Laurent Bénégui (Paris, 1959) entame une conversation avec son voisin Jean-Luc Marty. "Je t’ai raconté que j’avais un lien familial avec Cuba ? Mon grand-père était originaire du Béarn, il a émigré là-bas au début du XXe siècle et y a fait fortune." S’ensuit un échange des plus fructueux avec son confrère écrivain voyageur, à un point tel que l’auteur de plusieurs best-sellers (dont Au petit Marguery, Bernard Barrault, 1991) se dit que ce pan de son histoire pourrait faire l’objet d’un roman.

Fratrie divisée

Voici le résultat : un passionnant Retour à Cuba. Que les amoureux de l’île des Caraïbes vont dévorer. Parce que tout en narrant l’épopée d’une partie de sa famille, Laurent Bénégui réussit à capter l’atmosphère si particulière qui a régné et continue de régner quelles que soient les époques dans cet Etat devenu communiste en 1959.

Pour ce faire, le romancier a travaillé comme tout bon journaliste qui se respecte : il a récolté de nombreux témoignages, recoupé ses infos et, surtout, puisé à bonne source.

Ce qui n’était pas gagné d’avance. Pour d’obscures raisons (quoique, l’argent se révèle souvent le nerf de la guerre…), Léopold, le père de Laurent Bénégui, n’adressa plus jamais la parole à son frère Jean. Patiemment, l’écrivain va retisser, d’une façon ou d’une autre, des liens. Après avoir téléphoné à Nicolas, son cousin germain (qui va se révéler un allié précieux dans la concrétisation du livre), il entre en contact avec sa tante Louisette : "Louisette, je suis venu te parler, pour mettre fin à des années de silence". Il filme les conversations qu’il entretient avec elle. Si jamais l’on devait perdre le fil de cette famille dont l’arrière-grand-père eut 17 enfants issus de deux ménages, l’on se référera au précieux arbre généalogique sis en début d’ouvrage.

La petite et la grande histoire

Car il y a de quoi se perdre. Entre Léopold, le premier émigré, Jean-Baptiste, de l’autre lignée, parti également avec l’idée de faire fortune en Argentine, mais qui se retrouve finalement à La Havane et enfin, Robert et Jean, l’histoire familiale des Bénégui (dont le véritable patronyme est Benégiu) est foisonnante. Le fameux grand-père Léopold s’installe dans les montagnes de l’Oriente, près de Guantanamo. Il va développer une plantation de café de plus en plus prospère. En toile de fond, l’histoire politique de Cuba et ses soubresauts. Si Jean se réjouit du départ de Batista (car il avait transformé Cuba en "lupanar à ciel ouvert"), il déchante assez vite quand il est dépossédé de ses terres - les communistes cubains calquant leurs modèles sur les sovkhozes (les fermes d’État russes).

Laurent Bénégui entremêle merveilleusement la petite et la grande histoire faisant de Retour à Cuba une chatoyante fresque qui comporte aussi un précieux message : "À l’heure où les peuples traversant la Méditerranée inquiètent nos sociétés, nous devons nous souvenir, rappelle Laurent Bénégui, que nombre de nos ancêtres avaient été les premiers à fuir la misère et les guerres, à chercher le salut sur une autre rive."

  • Retour à Cuba | Laurent Bénégui | Julliard, 296 pp., 20 €, version numérique 14 €
EXTRAIT
"Pour la première fois, je réalisai que deux branches distinctes de la famille s'étaient établies à Cuba, à quelques kilomètres l'une de l'autre, et, étrangement, n'avaient jamais vraiment communiqué.
- Ils sont revenus de Cuba comme vous, en 1977 ?
- Non, plus tôt. Ils ont compris que ça allait mal tourner avant nous. Je ne me souviens plus de la date.
- Il y avait donc deux propriétés Bénégui à Cuba.
- Même trois, car l'autre frère, René, a fini par en avoir une aussi. Et Ermitaño, l'ermite, cela s'appelait. En tout, cela représentait des centaines et des centaines d'hectares.
Je restai coi. Santo Domingo, El Infierno, El Ermitaño. Je comprenais pourquoi, sur la carte qu'on m'avait montrée, enfant, l'étendue des propriétés familiales, amalgamées dans mon souvenir comme étant celles de mon grand-père, paraissait si conséquente. "