Le monde de l’opéra fascine. Et son mystérieux pouvoir, loin de s’estomper, semble s’intensifier au fur et à mesure qu’on en dévoile les secrets. Deux ouvrages le démontrent, publiés à un mois d’intervalle, tous deux consacrés spécifiquement à la Monnaie mais ayant valeur de paradigme.

"Les Mots de la Monnaie" sont nés de la rencontre entre le Théâtre royal de la Monnaie et les éditions Mardaga. Le premier souhaitait publier un livre "original et précis" sur son histoire et son fonctionnement, les secondes voulaient lancer une nouvelle collection traitant des grands lieux culturels belges.

Le côté pile de la Monnaie

La bonne idée fut de confier les textes à Isabelle Pouget. Ecrivaine collaborant régulièrement aux publications de la Monnaie, celle-ci connaît la maison de l’intérieur tout en conservant un minimum de distance. Son écriture est un modèle de clarté (Pouget est française), sans être dénuée de sensibilité, ni d’humour, et le genre "billet" se prête idéalement au découpage de l’ouvrage, supervisé en interne par Krystian Lada (nouveau directeur de la dramaturgie et de la communication). L’idée de départ était de réaliser un véritable abécédaire, mais les différences de mise en page entre les deux versions - néerlandaise et française - auraient entraîné des complications et des surcoûts. L’option fut donc prise de choisir des mots clefs et de les classer en cinq chapitres - l’histoire, la représentation, les ateliers, les coulisses, l’entreprise. Dès que, dans un texte, il est question d’un des mots-clefs traités dans le livre, un renvoi de page permet de s’y référer; les "entrées" sont largement illustrées de photos de production; et l’ensemble est à la fois élégant, accueillant et instructif. Car, à travers les fameux mots-clefs, l’auteure déploie en douce divers langages spécifiques - techniques, artistiques, musicaux, juridiques - tantôt universels, tantôt propres à la "boutique", de telle sorte que, par des voies apparemment simples, ordonnées et factuelles, le lecteur passe peu à peu de l’autre côté du miroir…

Schizophrénie assumée

"Carnets d’Opéra", écrit et illustré par Pierre Battard, est sous-titré "Regards amoureux dans la Monnaie". L’auteur a beau être ingénieur et administrateur de sociétés, c’est ici l’artiste amateur, le portraitiste, et le fou de musique et d’opéra qui s’exprime. Il ne craint pas de se dévoiler en même temps qu’il croque les "paysages" de cette Monnaie qu’il aime, et tout son livre (son "beau livre", en format italien) vibre de la subjectivité annoncée en couverture.

En schizophrène assumé, Pierre Batard a toutefois structuré son parcours de telle sorte que tout y passe, méthodiquement, depuis l’atelier de sculpture - où l’on reconnaît le dos d’André, dit "la grande", capable de vous sortir un Michel Ange d’un bloc de frigolite - jusqu’aux activités pédagogiques et aux considérations entrepreneuriales, en passant par l’orchestre, les publications, la direction, etc.

Pour chaque ouverture, quelques dessins aquarellés pris sur le vif, et des textes tout aussi sensibles - généralement sous forme d’une brève tranche de vie, entre nouvelle et haïku, où chacun est désigné par son prénom. Ne sous-estimant pas les bienfaits de l’info pure, Pierre Battard mentionne des J - 30 (ou 50 ou 720…) pour signifier la distance temporelle entre ce qui est décrit et la Première concernée (échéance primordiale), il dresse un état des comptes de la maison ou renseigne sur les restos des environs. Le ton est à la fois raffiné, élevé et bon enfant. Un peu sentimental, certes, mais cela fait partie du concept.


-> "Les Mots de la Monnaie", aux éditions Mardaga, 142 pp.

-> "Carnets d’Opéra", aux éditions Sovilyx, 92 pp. Infos : www.pierre-batard.be