Que peuvent se dire deux des plus grands écrivains actuels quand ils discutent ? On le découvre avec surprise et intérêt dans la correspondance échangée, de 2008 à 2011, entre Paul Auster, 64 ans, et le prix Nobel sud-africain vivant en Australie, J.M. Coetzee, 73 ans. Ces deux magnifiques analystes de l’âme humaine avaient fraternisé en 2008, au festival littéraire d’Adelaïde et décidé alors de s’écrire régulièrement en se lançant des sujets de réflexion.

Les deux hommes sont technophobes. Ils n’ont pas de GSM, n’aiment pas Internet. Paul Auster faxe ses lettres à Coetzee et l’épouse d’Auster, l’écrivaine Siri Hustvedt, doit imprimer les e-mails de Coetzee pour que son mari puisse les lire. Quand Paul Auster est dans un hôtel à Paris, il est triste de ne pas y trouver sa vieille machine à écrire. Tous deux se demandent s’il sera encore possible pour eux d’écrire des romans du XXIe siècle sans y inclure ces nouvelles technologies qu’ils ne pratiquent pas. Coetzee se demande ainsi comment écrire encore sur l’adultère, thème éternel de la littérature, dans un monde où les époux peuvent sans cesse se surveiller par GSM interposés.

Leurs lettres sont prudentes. Ils savaient sans doute, dès le départ, qu’ils les publieraient. On n’y trouve ni indiscrétion, ni ragot dont, pourtant, le monde littéraire est friand. Le seul un peu égratigné est Philip Roth dont ils estiment qu’il se répète un peu. Leurs lettres sont polies. Ils demandent des nouvelles de leurs épouses respectives, Dorothy et Siri, avec qui ils s’entendent bien. Et Auster laisse percer son admiration pour Siri Hustvedt lorsqu’elle fut invitée à parler de Freud à Vienne.

Ils s’informent aussi sur leur santé. Paul Auster est inquiet de lire que Coetzee ne dort plus que quatre heures par nuit et se demande si ce n’est pas le résultat des incessants décalages horaires que doit subir l’écrivain depuis qu’il vit en Australie. Car les deux hommes, à part écrire, voyagent sans cesse : de colloques en festivals, et participation à divers jurys. Ils sont invités au Portugal aussi bien que dans un château italien ou au Canada.

La différence entre les deux écrivains est claire. S’ils sont tous deux, pessimistes sur l’avenir du monde, Paul Auster reste émerveillé de tout. Il s’étonne parfois de choses très banales et s’interroge, par exemple, sur le hasard qui l’a fait rencontrer trois fois de suite Charlton Heston qu’il abhorre parce qu’il préside l’association pour la vente libre des armes.

Coetzee, dont on dit qu’il ne rit que tous les dix ans, est souvent plus original et décapant qu’Auster qui, lui, est plus prolixe mais plus convenu, trop amoureux de tous les détails qu’il voit autour de lui.

Ils parlent de la différence entre l’amour et l’amitié, de l’inceste, du monde qui va mal : la crise de 2008, l’"horrible" Bush, les "errements" d’Israël. Ils imaginent des solutions aussi radicales que farfelues. Paul Auster se dit que les Etats-Unis, qui soutiennent tant Israël, devraient offrir l’Etat peu peuplé du Wyoming pour y installer Israël et régler ainsi l’impasse du Moyen-Orient. Après un séjour à Jérusalem, il constate que "nombre de colons sont américains, pour la plupart de jeunes juifs orthodoxes de Brooklyn, fanatiquement religieux, qui ont déménagé là-bas pour vivre leurs fantasmes de cow-boy et d’indien de leur enfance. Ils sont fous au-delà du cercle de la raison". Il ajoute : "La plus grande menace contre Israël n’est pas les Palestiniens mais les Israéliens eux-mêmes." Coetzee réfléchit à la crise financière et propose une solution "à la Borges" : la crise étant une crise sur des montagnes de chiffres sur ordinateur, loin de la réalité, pourquoi pas, alors, décider de changer tous ces chiffres et de supprimer la crise ?

Mais, curieusement, leur principal sujet est le sport qu’ils regardent tous deux à la télé avec un sentiment de culpabilité de "perdre son temps". Ils cherchent une justification intelligente. Coetzee adore regarder les matches de cricket : "Si absurde, si nostalgique que ce soit, je continue à attendre des moments d’héroïsme, des moments de noblesse. Autrement dit, mon intérêt est de nature éthique plutôt qu’esthétique". Il n’est pas d’accord avec Paul Auster qui aime "l’esthétique" du sport : "Pourquoi alors le football relève-t-il du gros business alors que le ballet - dont les mérites esthétiques sont assurément supérieurs - ne peut exister que subventionné ? Pourquoi une compétition "sportive" entre des robots est-elle sans intérêt ? Pourquoi les femmes s’intéressent-elles moins au sport que les hommes."

Le sujet le plus intéressant de leur correspondance est celui de la création littéraire. Comment leurs chefs-d’œuvre sont-ils nés ? Coetzee interpelle Auster sur la "souffrance" de l’écrivain : "Je sais, bien sûr, que tu as un autre visage - celui d’un homme de lettres qu’on admire. Mais je suis convaincu que l’image que j’ai de toi en tant que prisonnier de la Muse est plus vraie. Il a le monde a ses pieds, me dis-je, et pourtant le voilà à huit heures et demie, tous les matins, qui déverrouille la porte de sa cellule, pour faire face à la punition d’un jour de plus. Ecrire consiste à donner, à donner encore sans répit. Je pense au pélican tant aimé de Shakespeare, qui se déchire la poitrine pour nourrir ses rejetons de son sang. C’est ainsi que je pense à toi, dans ce lieu solitaire en train de te livrer tout entier à la gueule vorace de la Remington".

Tous deux affirment leur admiration pour Beckett, sans lequel ils n’auraient jamais écrit leurs romans. Tous deux s’irritent des critiques littéraires qui "gagnent leur vie en disant des choses futées aux dépens d’autrui". Ils disent ne plus s’en préoccuper, mais ils le font quand même.

Coetzee se demande "comment échapper à cette fatalité complètement ridicule de devenir un vieux jeton, une vieille ganache…" La réponse à lui faire : en écrivant, bien sûr, en continuant à nous donner tant de plaisir à les lire.


Ici et maintenant, correspondance (2008-2011) Paul Auster et J.M. Coetzee traduit de l’anglais par Céline Curiol et Catherine Lauga du Plessis Actes Sud 315 pp., env. 23 €