Livres - BD

Sur les rayons des libraires de bande dessinée, c’est comme chaque année la succession des marronniers, des auteurs, des outsiders ou des rééditions. Passage en revue, forcément non exhaustif : entre 35 et 40 % de la production annuelle (quelque 5 000 titres) est mise en place durant le dernier trimestre de l’année.

Best-sellers. Ce n’est désormais plus une surprise : le dernier trimestre est le rendez-vous des best-sellers chez toutes les "majors" de la bande dessinée. Au rendez-vous entre septembre et décembre 2012, les nouveaux opus de séries populaires comme "Blake et Mortimer", "Bouncer" (désormais chez Glénat), "Canardo", "Jerôme K. Jérôme Bloche", "Léonard", "Lucky Luke", "Magasin général", "L’Epervier", "Titeuf", "Les Tuniques bleues" Jean Van Hamme va encore toucher de belles royalties avec "Largo Winch", "Lady S.", "XIII" et son spin-off "XIII Mystery", "Les Mondes de Thorgal". Zidrou, le père de Ducobu, est lui aussi très actif. Après le remarqué "La peau de l’ours" (Dargaud) au début de l’été, il signe comme scénariste quatre autres titres de l’automne et de l’hiver 2012-2013 : "Les folies bergères", avec Francis Porcel aux dessins, sur fond de guerre des tranchées; "Le client", un thriller dessiné par Man; "Le beau voyage", un drame intimiste avec Benoît Springer à la mise en images; et, enfin, la reprise de "La Ribambelle", d’après Roba, avec Krings.

Liftings. Autre retour, celui de Michel Vaillant, qui s’offre une belle vidange de moteur avec Denis Lapière et Marc Bourgne en nouveaux copilotes chez Dupuis. De même, l’un des titres les plus attendus par les bédéphiles est "Alix Senator" (Casterman), où Valérie Mangin et Thierry Démarez imaginent le destin du héros de Jacques Martin, devenu vénérable sénateur dans la Rome d’Auguste.

Associations. Comme au cinéma, la bande dessinée est aujourd’hui le théâtre marketing d’associations potentiellement bankables ou artistiquement prometteuses. Les prolifiques Boulet et Bastien Vivès fournissent une nouvelle livrée de leurs chroniques sociétales - septième recueil pour le premier, quatrième pour le second, qui s’intéresse cette fois à la blogosphère (tous deux chez Delcourt).

Vivès s’associe par ailleurs au tandem Ruppert et Mulot ("Safari Monseigneur", "Irène et les clochards") pour une transposition de la version animée du manga "Cat’s Eye". "La grande odalisque" (Aire Libre/Dupuis) met en scène un trio féminin (projection des auteurs ?), spécialisées dans le vol d’œuvres d’art. Elles reçoivent pour commande de dérober "La grande odalisque" d’Ingres, au musée du Louvre. Voilà un des titres les plus prometteurs de la rentrée.

De son côté, après s’être fait un nom avec Sylvain Savoia sur "Marzi", chronique de ses années d’enfance et de prime adolescence dans la Pologne communiste, Marzena Sowa s’attaque à un nouveau récit, en s’associant cette fois avec la dessinatrice Sandrine Revel ("Sorcellerie et dépendances"). "N’embrassez pas qui vous voulez" (Dupuis) a pour point de départ le désir d’un jeune garçon d’embrasser une condisciple - mais la scène se passe durant la projection d’un film de propagande dans une république communiste La déclinaison fictionnelle de ce qui a été jusqu’ici son fond de commerce autobiographique s’annonce intéressante pour la jeune scénariste. Le prolifique et surdoué Yann a trouvé dans le vétéran Lamquet un partenaire a priori improbable. "Le tueur aux mangas" (Dargaud) s’inspire d’un fait divers de 2007, lorsqu’on a retrouvé dans le parc Duden, à Bruxelles, un cadavre dépecé avec, à ses côtés, une note faisant référence au manga best-seller "Death Note". Si l’affaire judiciaire est réellement bouclée depuis 2010, Yann n’en a pas moins laissé vagabonder son imagination pour concevoir un thriller ayant la capitale comme décor.

Auteurs. Il est aussi question de cow-boys dans "Texas Cowboys" de Lewis Trondheim et Matthieu Bonhomme (Dupuis) : l’album compile les neuf petits fascicules "Best Wild West Stories Published" parus dans "Spirou" où Trondheim ressuscite un western "à l’ancienne" avec l’aide du graphisme idéalement rétro de Bonhomme. L’un des projets les plus étonnants de la rentrée est le "Tokyo" de Joann Sfar (Dargaud). L’auteur du "Chat du rabbin" a voulu se défouler, après quatre années consacrées au cinéma ("Gainsbourg (vie héroïque)" et son adaptation du "Chat du rabbin"). Ce pavé d’une centaine de pages s’annonce comme un récit baroque dans un Japon irradié, peuplé de monstres et de personnages portés sur le sexe - entre collages, incrustations diverses, références musicales et expérimentations diverses, "Tokyo" apparaît comme un revival punk de bon aloi. On attend aussi avec curiosité le nouveau Chabouté, "Un peu de bois et d’acier" (Vents d’Ouest) - trois cent trente pages dont le héros est un simple banc public. Gageons que l’auteur de "Tout seul" et de Terre-Neuvas" nous éblouira une nouvelle fois. Cette rentrée s’achèvera sur un point d’orgue, en novembre, avec la parution des quelque 200 pages de "Moi, René Tardi, prisonnier au Stalag 2B" (Casterman), récit des années de guerre et de captivité de son père par Jacques Tardi.

Dans un registre radicalement différent, Blutch surfe sur le succès de "Pour en finir avec le cinéma" sorti à la rentrée 2011 (avec 15 000 exemplaires vendus, ce qui est un beau succès pour un ouvrage de niche) : "Total Jazz" (Cornélius) regroupe, sur un principe similaire, une cinquantaine de planches autour du jazz et de ses grandes figures - Stan Getz, Miles Davis, Charlie Mingus, Chet Baker - parues initialement dans le magazine "Jazzman".

Rééditions. Le secteur patrimonial reste en pleine expansion. L’un des événements de la rentrée est le début d’une (nouvelle) réédition par Soleil de "Prince Valiant", le classique absolu d’Hal Foster - 3 700 pages dominicales d’aventures médiévales parues dans quelque 300 quotidiens américains. Le premier tome couvre les années 1937-1939.

Amériques. Dupuis alignera aussi sur les rayons "Chère Patagonie", un roman graphique qui s’annonce épique. Deux ans après "Bandonéon", l’Argentin Jorge González retrace près d’un siècle (de 1888 à 1970) d’histoire de Patagonie - on y croisera des colons européens, des cow-boys exilés, des Indiens mapuches dans une évocation qui s’annonce graphiquement enthousiasmante.

Gageons que "Terreur sainte" de Frank Miller (Delcourt) fera couler beaucoup d’encre polémique, l’auteur du "Dark Knight" et d’"Elektra Assassin" ne faisant plus mystère de ses opinions ultraréactionnaires. Avec ce livre pamphlet vengeur consécutif aux attentats du 11 Septembre, on craint le pire. Reste à voir si son graphisme, jadis génial, suffira encore à compenser sa doxa expéditive. Chester Brown, pour sa part, poursuit l’exhibition de sa vie privée avec une franchise et une candeur désarmantes dans "24 prostituées" (Cornélius), dont le titre ne laisse aucune ambiguïté quant au passe-temps de l’auteur.

Mangas. Sur le front des mangas, toujours très populaires, l’événement incontestable de la rentrée est le dernier tome de l’intégrale "Monster", la série culte de Naoki Urasawa (Kana) - un des mangakas parmi les plus en vue de sa génération. Le dénouement est proche pour le docteur Tenma, toujours hanté par le tueur en série dont il sauva la vie jadis. Autre pièce maîtresse pour les amateurs du genre, le quatrième tome de "I Am a Hero" de Kengo Hanazawa plonge l’apprenti mangaka Hideo Suzuki toujours un peu plus loin dans le cauchemar d’un Tokyo dont les habitants se transforment en zombies - une série parfaitement dans l’air du temps, qui est d’ores et déjà un best-seller.