Lundi 20 mars 1995, entre dimanche et équinoxe de printemps (jour férié), certains s’octroient un week-end prolongé. Or le métro est à peine moins bondé qu’à l’ordinaire : les Tokyoïtes se pressent dans les rames, qui se succèdent avec régularité. Dans cinq d’entre elles, sur trois lignes, des membres de la secte Aum percent des poches de sarin, substance 500 fois plus toxique et 26 fois plus létale que le cyanure. Ces attaques coordonnées, à l’heure de pointe, tueront douze personnes et en blesseront plus de cinq mille de façon momentanée ou irréversible.

Choqué par le traitement médiatique de l’événement, faisant des victimes une sorte de masse indistincte pour se focaliser sur les auteurs et les commanditaires de l’attentat, Haruki Murakami s’est attaché à redonner une identité, une vie à chaque personne rencontrée, tant parmi les survivants (24) qu’au rang des adeptes de la secte (8), dans des entretiens menés tout au long de 1996. "Peut-être est-ce là un des travers du métier de romancier, mais je m’intéresse moins à l’"histoire", pourrait-on dire, qu’à l’humanité concrète et irréductible de chaque individu", dit l’écrivain dans sa préface, explicative de la marche suivie.

On notera que le début de 1995 avait été marqué par le terrible séisme de Kobe, au lendemain duquel Haruki Murakami avait regagné le Japon après avoir vécu en Italie, en Grèce puis aux États-Unis. Et dont naquirent les nouvelles d’"Après le tremblement de terre".

Si la première parution d’"Underground" date de 1997, les événements ont eu des suites récentes, jusqu’à l’arrestation d’un dernier responsable au printemps 2012, en passant par plusieurs procès auxquels Murakami a assisté. L’ouvrage, lui, demeure aussi brillant qu’instructif sur les modes de fonctionnement d’une société où travail et devoir apparaissent comme les valeurs suprêmes. Mais aussi sur les failles du système, de l’indifférence à l’inertie.

Chaque témoignage est précédé d’un bref portrait, où filtre la subjectivité assumée de l’écrivain. À l’humble travail de documentariste, l’auteur de la trilogie "1Q84" - dont certains éléments sont d’ailleurs singulièrement éclairés par "Underground" - ajoute un étourdissant talent de dramaturge, voire de metteur en scène, par la succession des points de vue, l’apparition récurrente de certains "personnages"... Minutie et sensibilité avancent de pair dans cet essai, stricto sensu, de débroussailler la mémoire collective tout en y débusquant le spectre universel du fanatisme.

Underground Haruki Murakami traduit de l’anglais par Dominique Letellier Belfond 584 pp., env. 22 €