La romancière britannique Doris Lessing, prix Nobel de littérature 2007, est décédée à 94 ans, dimanche à Londres. Le Prix saluait aussi une personnalité forte et libre qui a dénoncé les oppressions, fut féministe, antiapartheid, communiste. Un prix salué par tous, même si elle-même répétait depuis des années qu'elle s'en fichait du Nobel. Le jour du Prix, elle faisait tranquillement ses courses au supermarché du coin.

Doris Lessing, c'était d'abord une forte personnalité. Féministe avant la lettre, communiste convaincue jusqu'à l'invasion de Budapest en 1956 par les troupes russes, anticolonialiste et antiapartheid en Rhodésie et en Afrique du Sud, elle n'a jamais été militante de terrain mais a toujours témoigné de ces combats dans son oeuvre multiforme. Elle a publié près de 50 oeuvres, du roman à la science-fiction dont elle raffolait, de l'autobiographie au théâtre.

Son roman le plus célèbre est "Le carnet d'or" devenu, à sa sortie, une icône du féminisme, un pendant au "Deuxième sexe" de de Beauvoir même si Doris Lessing a toujours refusé ces étiquettes. Un livre qui a marqué la manière de voir les relations homme-femme au XXe siècle.

Le livre fut publié en 1962, mais n'est sorti en français qu'en 1976. Il raconte l'histoire d'une femme-écrivain à succès qui tient son journal sur quatre carnets différents : un noir pour son oeuvre littéraire, un rouge pour ses activités politiques, un bleu dans lequel elle tente de trouver la vérité à travers la psychanalyse et un jaune pour sa vie privée. Quand elle ouvre le cinquième carnet, "Le carnet d'or", qui doit faire l'impossible synthèse de sa vie, elle ne pourra que le confier à son amant pour qu'il la transcende en roman. Le personnage principal, Ana Wulf, écrit dans ses cinq carnets ses réflexions sur l'Afrique, la politique et le parti communiste, sur ses rapports aux hommes et l'érotisme, sur l'analyse jungienne et les images des rêves. La forme morcelée du texte répond à celle du caractère principal. Il n'existe aucune perspective à travers laquelle l'ensemble de son vécu puisse être compris.

Née en Iran en 1919, alors que son père était capitaine dans l'armée britannique, Doris May Taylor a ensuite vécu la première partie de sa vie en Afrique, dans l'ancienne colonie britannique de Rhodésie du Sud (aujourd'hui Zimbabwe), ce qui marquera son oeuvre.

Deux fois mariée (son second mari fut l'Allemand Gottfried Lessing) et deux fois divorcée, elle estime que "le mariage est un état qui ne lui convient pas". Elle a eu trois. Doris Lessing vivait dans la banlieue londonienne.

L'écrivaine a su explorer tous les styles, n'hésitant pas à faire des incursions dans la science-fiction et aussi l'ironie, ayant été, en 1984, l'auteur d'un canular en publiant un livre sous un pseudonyme.

Elle ne se retrouvait plus beaucoup dans le monde actuel. Elle regrettait l'idéalisme et l'activisme des années 60 : "Je ne sais pas où est passée la gauche, disait-elle. Au fond, les utopies communistes ou féministes étaient absurdes, mais nous y croyions. La vie nous semblait terriblement excitante. L'est-elle encore aujourd'hui ? Nous vivons dans la peur. Peur du terrorisme, des catastrophes écologiques, peur de Bush et de sa folle politique. La peur a remplacé nos idéaux, nos rêves de jeunesse".