Depuis 1976, Dany Laferrière a quitté Haïti, fui "Baby Doc" et s’est installé à Montréal. Il est devenu un grand de la littérature française couronné en 2010 par un prix Médicis mille fois mérité pour son "Enigme du retour". Pour "fêter" ses 60 ans, il a eu l’idée de publier sous le titre "Journal d’un écrivain en pyjama", une suite de 182 conseils à un écrivain débutant. Chaque court chapitre est, de plus, ponctué par un aphorisme sur la littérature. Un livre à picorer avec gourmandise.

Comme d’habitude, Dany Laferrière est léger, surprenant. Il aime charmer ses lecteurs : "Pour vous remonter le moral pour un livre qui n’avance pas, lisez un mauvais livre", "La première qualité d’un écrivain est d’avoir de bonnes fesses ". Bien sûr, dans ces conseils, chacun trouvera son miel ou son fiel. Tout n’est pas du même intérêt. La lecture du livre aide aussi à devenir meilleur lecteur. Dany Laferrière, en pyjama, nous ouvre son cabinet de travail et nous donne les clés de l’écrivain, sauf celle du talent, qui ne se communique pas. Voici une sélection de quelques conseils.


Morceaux choisis

Un carnet : C’est un outil aussi essentiel que le marteau du menuisier. On doit l’avoir toujours sur soi pour noter de petites scènes, une anecdote, un dialogue amusant, une description de paysage. Il y a des réactions qui ne vous viendraient jamais à l’esprit. C’est un cadeau de la réalité. La vie courante est la source de toute fiction.

Bruit : Peut-être que lire et écrire, comme rêver et penser, ne servent qu’à faire baisser l’intensité du bruit dans le monde.

Métaphores et citations : Les jeunes écrivains en abusent jusqu’à oublier de dire simplement les choses. Le truc c’est de faire la métaphore comme on le sent, et après de l’enlever. Si on comprend ce que vous voulez dire sans cette métaphore, c’est qu’elle n’était pas nécessaire.

Enfant : Cela peut prendre toute une vie pour écrire avec la gravité d’un enfant qui joue.

Mauvais livre : Chaque mauvais livre qu’on n’a pas écrit enrichit votre œuvre.

Le temps de la femme : J’ai croisé dernièrement une jeune amie romancière qui en est à la rédaction de son deuxième livre. Moment décisif. […] On a évoqué l’idée de prendre une chambre en ville afin de pouvoir travailler sans être dérangée à chaque minute. Elle a éclaté de rire, en ajoutant qu’elle en profiterait pour prendre un amant. A son rire, si spontané, je savais que le désir avait un rapport avec l’écriture.

Roman et essai : On lit un essai pour se conforter dans ses idées. Les gens qui s’intéressent à une vision différente de la leur sont rares. (… ) Un roman est réussi quand à la fin, il est différent de ce qu’on a prévu au début. Ce n’est pas une démonstration. […] Ne cherchez pas à convaincre mais à séduire.

Le livre sur mesure : Afin de donner bonne conscience au lecteur paresseux, Daniel Pennac lui dit de laisser tomber un livre qui ne l’intéresse plus. Il y a tant de bons livres qui vous attendent alors pourquoi perdre son temps avec celui-là ? […] Je me dis au contraire qu’il faut continuer même si c’est pénible ou malaisé. On doit faire attention à ce genre de livre qui semble avoir été écrit pour nous. C’est une pente dont l’abus pourrait être néfaste.

La vraisemblance : Le vraisemblable n’est pas le vrai. Votre travail c’est de rendre crédible l’univers que vous avez fait passer par le tamis de votre sensibilité.

Les adjectifs : Si un drap est déjà blanc, on n’a pas besoin d’ajouter qu’il est aussi lumineux. Plus vous ajoutez de qualificatifs, moins on vous croit. On démasque les menteurs qui pour convaincre, en font trop. Trop d’arguments provoque le soupçon. […] On est souvent impressionné par celui qui est économe de moyens. […] Evitez aussi de toujours utiliser l’adjectif qui convient. Cela fait trop bon ton. Et il n’y a pas pire qu’une forme sans surprise.

Le critique en vous : Gardez votre premier texte, et vous serez étonné dans 40 ans de tout ce qu’il contient. Vous n’avez fait au fil des années qu’améliorer ces 30 balbutiantes pages qui n’ont pas eu vos faveurs. En tout cas, n’écoutez pas ce critique en vous. Il a trop lu, il est trop fort, trop intransigeant pour un jeune écrivain qui tente de quitter son nid. Faites-le taire. Bouchez-vous les oreilles et continuez obstinément à traquer la proie. C’est ainsi qu’ils ont tous fait. Devenir écrivain, c’est triompher d’abord d’un critique implacable. C’est votre premier adversaire et le plus redoutable.

Lire, lire, lire : Tout écrivain est d’abord un lecteur. C’est parce qu’il a tant aimé lire qu’il a voulu écrire et c’est d’abord pour lire qu’on écrit. On écrit le livre qu’on aimerait bien lire mais qu’on ne trouve pas. […] Ne jamais oublier que le cœur de l’affaire c’est le plaisir. (Dany Laferrière ajoute cet aphorisme : ‘On sait qu’un chapitre est bon si on a envie d’aller pisser après l’avoir terminé ’.)

Pas un tract

Une voix singulière : On écrit le plus près de soi possible, et c’est ce qui nous rapproche le plus des autres. Je ne vois pas l’intérêt de la littérature si elle devient simple manipulation. Si on peut prévoir ce qui va arriver. Naturellement, je comprends la responsabilité sociale. Mais il y a d’autres genres plus propices à cela : l’essai, le pamphlet, la presse de propagande, le tract. Pas l’art où la part de mystère doit être protégée. C’est une île encore vierge où l’auteur ne sait pas ce que va donner au bout du compte une pareille accumulation d’émotions. Il arrive parfois que la voix singulière se glisse dans le chant général jusqu’à devenir une voix parmi les autres.

Penser : Un écrivain travaille surtout quand il ne pense pas à ce qu’il est en train d’écrire.

Bêtise : Ne pas toujours faire confiance à l’intelligence, car il arrive qu’un peu de bêtise nous aide à voir les choses sous un nouvel angle (lire "Bouvard et Pécuchet" de Flaubert).

L’intelligence : L’écrivain ne doit jamais perdre de vue le lecteur - ce qui ne veut pas dire qu’il doit chercher à lui plaire. […] Quatre ou cinq fois dans le texte, à intervalle régulier, l’écrivain glisse un rapide résumé de l’histoire. Il doit le faire de manière discrète afin que le lecteur croie que sa mémoire est si bonne qu’il se souvient de tout. Il y a des écrivains savants. Bernard Werber sait tout des fourmis, mais aucune fourmi ne sait qui est Bernard Werber. […] Le lecteur ordinaire aime bien sentir que l’écrivain s’est foulé un peu - qu’il n’a pas tout écrit avec un doigt dans le nez. […] Donnez-lui au moins l’impression de gagner votre argent à la sueur de votre front.

Monologue du matin : L’aventure, c’est rendre possible la découverte de nouveaux paysages intérieurs. Et l’aventure ? L’écriture reste pour moi la grande aventure. […] C’est le défi. Stimuler la zone imaginative du lecteur, en le faisant autant rêver que penser.

Cruauté : On a peur de ces écrivains qui excluent toute cruauté de leurs livres, comme on a peur de ces ménagères qui n’arrêtent pas de frotter les moindres recoins de leur maison avec des gants de caoutchouc jaunes.

Guy Duplat

Dany Laferrière, "Journal d’un écrivain en pyjama", Grasset 314 pp., env. : 19 euros