Candide que nous étions de croire que le dossier Voltaire était clos, que l’affaire en un mot était classée. Tel du moins n’était pas l’avis de l’éditeur belge André Versaille (éd. Complexe), qui se fend à présent d’un "Autodictionnaire" au nom du prince des Lumières, après lui avoir précédemment consacré un "Dictionnaire de la pensée", en bon et sincère amoureux d’un siècle qu’il n’a cessé d’arpenter, suivant de près notamment la grande épopée des Encyclopédistes.

Et, comme un hasard ne vient jamais seul, voici que chez le même éditeur Omnibus, Clémentine Pradère-Ascione nous présente une compilation des "œuvres d’humour" (intégrale des contes, théâtre, philosophie) du même Voltaire, "intellectuel engagé dans la lutte contre l’intolérance", utilisant les ressources de l’humour et de l’ironie en leurs vertus pédagogiques pour démonter l’absurdité des croyances nées de l’obscurantisme, de la dictature des religions, et les dangers du fanatisme.

Puisque ce n’est pas même une fièvre jubilaire qui justifie la parution de ces deux volumes, gageons que c’est plutôt la pérennité d’un personnage hors du commun qui aura incité les auteurs à en revisiter la lettre et l’esprit. D’autant que, contrairement à Rousseau dans ses "Confessions", Voltaire en ses "Mémoires" est beaucoup plus parcimonieux, comme y insiste André Versaille, et ne commence d’évoquer sa vie qu’à l’âge de trente-neuf ans, au moment de la rencontre avec Mme du Châtelet.

Mais, dans une ample préface qu’il décrète "inutile", M. Versaille cite longuement l’analyse du cas Voltaire et du tour d’esprit voltairien par Roland Barthes : "…ses ennemis seraient aujourd’hui les doctrinaires de l’Histoire, de la Science […], ou de l’Existence; marxistes, progressistes, existentialistes, intellectuels de gauche, Voltaire les aurait haïs, couverts de lazzi incessants, comme il a fait, de son temps, pour les jésuites". Jésuites qu’il connut de près, rappelons-nous, au collège Louis-le-Grand.

Barthes poursuit - on est alors en 1964 - avec le système du non-système cher à Voltaire, un anti-intellectualisme qui oscille entre la mauvaise foi et la bonne conscience, "le scepticisme proclamé et le doute terroriste". Il faut alors convenir sans doute qu’à cette époque d’idéologisation extrême (1964), le scepticisme et le doute étaient tenus pour des attitudes frileuses et conservatrices par les intellectuels engagés. Mais terroriste ? Envers qui ? Singulièrement, ce doute voltairien qui s’est tant opposé au dogmatisme théologique. Et n’a pas toujours douté de Frédéric II de Prusse ou de la tsarine Catherine II.

Voltaire a déjà 68 ans, étant alors un écrivain reconnu et admiré dans toute l’Europe, lorsqu’il invente la figure de l’intellectuel contestataire qui donnera sa pleine mesure au XXe siècle. Avec l’affaire Calas, du nom de ce calviniste toulousain accusé d’avoir tué son fils pour l’empêcher de se convertir au catholicisme, "il en appelle à l’opinion publique : c’est elle qui va juger la justice. Mais il se garde de placer d’emblée le procès sur le plan religieux : il faut d’abord défendre la famille Calas en tant que victime d’une erreur judiciaire - et ensuite seulement démontrer que cette erreur est le résultat d’une justice contaminée par le fanatisme". Et Dieu sait que Voltaire, théiste, ne préfère guère les calvinistes aux catholiques.

On a prétendu, se souvient André Versaille, "que la pensée de Voltaire est comme le soleil d’hiver, qu’elle éclaire mais ne réchauffe pas". Mais il constate par un "violent" contraste que, si certains idéologues chaleureux ont fini par allumer des bûchers, l’homme de Ferney s’est toujours gardé de devenir l’instrument d’une tyrannie. Il nous aura toujours aidés à "penser par nous-mêmes, au besoin contre lui".

Au-delà de la prose entraînante de ce Voltaire défenseur des droits de l’homme, c’est l’être "profondément et simplement humain" que le concepteur du dictionnaire aime par-dessus tout. Celui qui, malgré certains côtés antipathiques, s’attache à l’homme tel qu’il est, dans sa condition, avec toutes ses désolantes imperfections, toutes ses insupportables faiblesses. Celui qui disait lui-même : "Le matin je fais des projets, et le long du jour des sottises".

Choisissant au hasard l’une des innombrables entrées de ce "Voltaire par lui-même", on tombe sur Dieu comme de juste. Sous la forme première d’un pertinent aphorisme : "Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu". Mais c’est là mal résumer un ouvrage qui traite abondamment de la religion, du théisme, de la Bible, des Juifs, des Mahométans, de Jésus, du péché originel, etc. En même temps que de la colonisation, de l’esclavage, des races.

Mais il a fallu du temps à Voltaire, souligne à son tour Clémentine Pradère-Ascione, pour devenir tel qu’il nous apparaît aujourd’hui, c’est-à-dire le chef de file des Lumières. "Le versificateur à la plume facile, le tragédien classique, le jeune mondain amateur d’épigrammes et de bons mots s’est fait, par la grâce d’un exil forcé et porté par un esprit aussi curieux qu’impertinent, le philosophe de la tolérance et du refus du fanatisme. Oubliés, les tragédies et les poèmes épiques qui lui avaient valu la célébrité de son vivant." 

Autodictionnaire Voltaire André Versaille Omnibus 622 pp., env. 28 €

Voltaire Œuvres d’humour. L’intégrale des contes, théâtre, philosophie Choix et présentation de Clémentine Pradère-Ascione Omnibus 1108 pp., env. 26 €