Traduite depuis peu en français, Ann Cleeves est l’auteur prolifique de quatre séries policières parmi lesquelles les enquêtes de Vera Stanhope dont le deuxième volet vient de paraître. "Morts sur la lande" (Belfond, 354 pp., env. 20€) se déroule dans les vastes campagnes maritimes du Yorkshire. Elvet, petit village où tout s’épie, vient d’apprendre le suicide, en prison, de Jeanie Long. Celle-ci avait toujours clamé son innocence, mais il était plus facile de l’imaginer commettre le meurtre de la jeune Abigail plutôt que de chercher un autre coupable. Mais un nouveau témoignage vient secouer une communauté peu encline à revivre son passé. Poussée par un second crime, Vera Stanhope - qui fait penser au Columbo télévisuel - est, elle, déterminée à démasquer le vrai coupable.

"Le seul moyen de comprendre sa propre vie, c'était de la transformer en fiction", écrivez-vous.

J’essaie de dire par là que nous créons des récits autour de nos vies, que ce soit pour expliquer, justifier ou idéaliser nos faits et gestes. Le titre anglais de "Morts sur la lande" est "Telling Tales". Dans ce roman, les personnages refusent d’affronter la réalité, préférant le rêve et le mensonge. À Vera de démasquer ces fictions.

Parlant du crime et de la curiosité morbide, vous employez les termes "drame", "costumes" et "spectacle". Pourquoi ?

Je pense qu’écrire est un peu comme faire du théâtre. L’auteur doit voir le monde à travers les yeux de ses personnages: elle se tient dans leurs chaussures. Comme un acteur, je suis curieuse des gens autour de moi. J’écoute les conversations dans les restaurants et les bars. Ce qui embarrasse considérablement mes enfants!

Pourquoi avez-vous choisi d'écrire dans la veine du suspense ?

J’écris des histoires de crime parce que c’est ce que j’aime lire. Quand j’étais très jeune, j’ai commencé un texte qui, je l’espérais, deviendrait un roman de haute littérature. Mais à mi-parcours, je me suis dit: est-ce vraiment ce que je voudrais lire? Non! Même lorsque j’étudiais la littérature à l’université, les lectures qui me plaisaient étaient des histoires de crime. De même, je ne suis pas convaincante dans l’écriture de complots. Or dans les romans à suspense, le complot est scellé à l’avance: il y a un meurtre, un nombre limité de suspects et un dénouement. Cela me laisse de l’espace pour explorer les thèmes qui m’intéressent: la famille, les relations entre les êtres, les lieux.

Quels sont les auteurs qui vous ont influencée ?

Ce sont surtout des Européens de la veine du crime. J’apprécie les Scandinaves comme Karin Fossum, Henning Mankell et Stieg Larsson. Il y a une clarté et une économie dans leur écriture que je trouve intéressante. Mais je pense aussi aux Français Dominique Manotti et Fred Vargas.

D'Agatha Christie à Mary Higgins Clark, la plupart des écrivains du crime sont des femmes. Pourquoi selon vous ?

C’était certainement vrai pour le crime classique, mais aujourd’hui, en Grande-Bretagne, les hommes ont pris le dessus. Ian Rankin est de loin le plus grand vendeur. Les femmes excellent dans l’écriture classique de crimes parce que nous pouvons mener plusieurs tâches de front, faire progresser les différentes strates d’une histoire en même temps. Et ce genre de fiction - celle écrite par P.D. James et Ruth Rendell, par exemple - est souvent calme et intérieure.