S'il y a un savant connu de tous, c'est bien Einstein. Son simple nom est devenu l'archétype du scientifique génial. Sa photo avec ses cheveux blancs ébouriffés, en format poster, trône dans les chambres des adolescents, et la publicité utilise son look de professeur Tournesol.

Cette notoriété est pourtant étonnante car sa célèbre théorie de la relativité - surtout dans sa version généralisée - est d'une complexité mathématique si ardue que seuls des scientifiques pointus peuvent la comprendre. Et sur le plan scientifique, Einstein a connu quelques ratés: il ne croyait pas en l'expansion de l'univers et au big bang, il n'aimait pas une des conséquences des théories quantiques qui montre que dans l'infiniment petit le hasard est dominant et que «Dieu joue aux dés». On l'a même accusé - à tort - d'avoir volé la paternité de la relativité à Poincaré ou à Hilbert dans ses aspects mathématiques. Et d'autres savants comme Max Planck, le découvreur des quanta, Paul Dirac, celui de l'antimatière, ou Murray Gell Mann, celui des quarks, ont apporté à la science des contributions essentielles sans avoir le dixième de la notoriété d'Einstein.

NÉ IL Y A 125 ANS

François de Closets, grand pédagogue devant l'Éternel, a donc bien fait de raconter à nouveau la vie extraordinaire d'Einstein et de nous offrir une passionnante biographie qui démontre que la célébrité du savant est mille fois méritée. Ce livre sort à l'occasion du 125e anniversaire de sa naissance à Ulm, le 14 mars 1879.

L'ouvrage fourmille d'anecdotes qui ajoutent du piment à l'image d'Einstein: il ne portait jamais de chaussettes, ne cirait pas ses chaussures et s'habillait d'un éternel costume fripé. Il ronflait, dormait dix heures par nuit, fumait comme une locomotive et était d'une distraction proverbiale. Sa vie privée ne fut pas un long fleuve tranquille: il avait la tête dans les étoiles, mais se prenait les pieds dans le tapis du ménage. Son premier mariage avec Mileva, une compagne d'unif aussi intelligente qu' «extrêmement laide» selon Einstein lui-même, vira au fiasco. Il n'eut guère de contacts avec ses fils, dont un devint schizophrène. Le couple - dans un épisode resté obscur - se sépara même d'une petite fille, Lieserl, née trop tôt avant leur mariage... Einstein était un homme à femmes, avec beaucoup de charme, mais il ne fut jamais l'homme d'une femme. Il fut odieux avec Mileva. Et il se maria avec Elsa, sa cousine, qui fut son aide plus que sa complice. C'est elle qui lui coupait les cheveux avec le résultat que l'on connaît.

L'ANNÉE MIRACULEUSE

Ces anecdotes ne doivent pas cacher l'extraordinaire scientifique que fut Einstein. François de Closets explique avec talent ses théories et ses recherches passionnées. On reste stupéfait que ce jeune homme rejeté des universités, étudiant rebelle, contraint d'exercer un petit métier au bureau des brevets à Berne, publie en 1905 - «année miraculeuse» - cinq articles majeurs dans les Annalen der Physik: consacrés aux atomes, aux quanta, à la relativité restreinte et à l'équivalence entre matière et énergie (E=MC 2). Ces articles sont une des merveilles de l'humanité. Mais pendant quatre ans ils passèrent quasi inaperçus.

Einstein fournit ensuite, pendant des années, des efforts surhumains pour accoucher de la relativité généralisée. Il s'attaqua alors à l'unification des deux grandes découvertes du siècle: d'une part la relativité qui gouverne l'infiniment grand et, d'autre part, la théorie quantique qui régit l'infiniment petit. Mais cette grande unification lui résista. On la cherche toujours, même si, avec la théorie des supercordes, on est aujour- d'hui très proche de la grande unification rêvée par Einstein.

Le savant méconnu devient, quelques années plus tard et brusquement, une superstar reconnue par ses pairs et par le grand public. Quand il se déplace, il attire des foules dignes des chanteurs rock. François de Closets explique cette reconnaissance étonnante. Einstein, dit-il, incarnait la révolution du siècle, la même qu'on trouve en politique, en art et en musique. Plus ou moins consciemment, le public savait qu'avec Einstein, notre vision du monde était radicalement modifiée. Aujourd'hui encore, cette image reste vivace. En 1999, «Time Magazine» l'a sacré «l'homme du siècle». Et sur Internet, son nom est associé à 800000 références, plus que celui de n'importe quel homme d'État.

COMBAT PACIFISTE

Cette popularité s'accrut encore par le combat pacifiste et mondialiste d'Einstein. Pèlerin inlassable de la paix, combattant la bombe atomique (pour conjurer aussi sa paternité lointaine de l'énergie nucléaire, par son E=MC 2

), il fut aussi un combattant acharné de l'antisémitisme. Juif non pratiquant, en rupture de sa communauté, il a retrouvé ce qu'il appelait sa «tribu», à cause des nazis et de leur hargne mortelle contre tous les juifs. Il fut dès lors un partisan inlassable de l'État d'Israël (où Juifs et Palestiniens cohabiteraient). Il lutta pour la construction de l'université hébraïque de Jérusalem et Ben Gourion lui proposa même de devenir président d'Israël.

François de Closets rend merveilleusement hommage à Einstein, n'oubliant pas qu'il fut un peu Belge: il participa aux prestigieux congrès Solvay à l'ULB, fut un ami proche de la reine Elisabeth, avec qui il joua du violon, et séjourna même au Coq, à la mer du Nord, à l'invitation de la Reine, quand il dut fuir Berlin et les persécutions nazies.

François de Closets estime, à juste titre, que l'homme, ses valeurs morales et son combat pour la paix sont aussi merveilleux que ses réussites scientifiques.

Ce livre arrive aussi à point pour donner le goût des grandes destinées scientifiques, alors que l'Europe souffre d'une mortelle absence de vocations scientifiques.

à Princeton,

aux États-Unis, fumant son éternelle pipe.

© La Libre Belgique 2004