Serge Aron exerce une spécialité au nom barbare: il est myrmécologue. Comprenez: spécialiste des fourmis. Ils sont quelques centaines dans le monde à consacrer leur vie à étudier les comportements sociaux des fourmis, utilisant les dernières ressources de l'imagerie médicale et de la biologie moléculaire ou travaillant sur le terrain, tout excités de pouvoir observer le vol nuptial de telle colonie dans un coin perdu d'Europe ou d'Afrique. La spécialité de Serge Aron, chercheur qualifié au FNRS et chargé de cours à l'ULB, est l'étude des mécanismes d'auto-organisation chez les fourmis et les conflits meurtriers entre ouvrières et reine, liés à la reproduction des fourmis. Il vient de publier avec Luc Passera, de l'université Paul Sabatier de Toulouse, un livre monumental (500 pages, 200 illustrations) et décisif sur les fourmis. La première mise à jour depuis 15 ans de toutes nos connaissances en la matière. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur ces drôles de petites bêtes s'y trouve. Un ouvrage scientifique avec 2 300 références (!) mais qui se lit en général comme un roman et qui est accessible au grand public comme aux étudiants. «Depuis 1990, il y a eu une explosion de connaissances nouvelles sur les fourmis, explique Serge Aron, grâce à la biologie moléculaire et à la chimie analytique. On a pu par exemple isolé des phrénomes impliqués dans la communication. Même le métier de chercheur a changé. Le spécialiste doit ainsi, et ce n'est qu'un exemple, être aussi un généticien.»

Le grand public associe souvent les fourmis aux best-sellers de Bernard Werber. «Ses livres sont sans doute amusants, mais ils sont faux et totalement anthropomorphes. C'est du roman alors que la vraie vie des fourmis dépasse de loin la fiction de Werber.» Serge Aron n'a pas tort.

MILLION DE MILLIARDS

Ecouter Serge Aron parler des fourmis, c'est pénétrer dans un monde extraordinaire de complexité, situé à nos pieds. Les chercheurs ont comptabilisé 11 000 espèces de fourmis sur la Terre et pensent qu'il y en aurait encore au moins la moitié à découvrir (alors qu'il n'y a plus qu'une espèce d'homme depuis la disparition de l'homme de Néandertal). Le plus fascinant est l'importance numérique des fourmis. Elles sont un million de milliards d'individus et, en poids, elles représentent l'équivalent de tous les humains sur Terre. On a trouvé une fourmi fossile datant de 135 millions d'années, soit bien plus vieille que l'humanité. Ces fourmis ont donc connu les dinosaures alors que notre ancêtre le plus lointain, Toumaï, avec ses sept millions d'années, n'a certainement jamais rencontré un seul de ces grands reptiles. On retrouve les fourmis dans tous les écosystèmes de la planète, depuis les déserts arides (la température interne des fourmis peut monter jusqu'à 53 ° C), où elles s'orientent grâce à la lune et au soleil et tiennent compte du mouvement apparent de ces astres, jusqu'aux forêts tropicales, autant dans les marches d'un temple Maya qu'à l'hôtel de ville de Bruxelles. Sur un seul arbre de la forêt péruvienne, on a dénombré 43 espèces différentes de fourmis! Seuls les deux pôles terrestres et le Groenland n'auraient pas de fourmis.

COMPORTEMENTS INCROYABLES

Serge Aron, dans son livre, explique nombre de comportements incroyables. Les fourmis Atta peuvent défolier un arbre entier (un citronnier, bien souvent) en une seule nuit. Elles se nourrissent uniquement d'un champignon bien particulier qu'elles cultivent dans leurs énormes nids, assez grands pour engloutir une vache. A l'intérieur du nid, on trouve un vrai jardin, systématiquement cultivé par ces fourmis, vrais ancêtres de nos agriculteurs, avec des champignons et les feuilles de citronnier broyées. Ces fourmis champignonnières font du repiquage de champignons, les arrosent, les entretiennent. Si on retire, ne fut-ce que pendant 24 h, les fourmis de ce jardin, les champignons meurent. Ces fourmis déposent sur les champignons une substance bactéricide qu'elles extraient de leur thorax et des engrais issus de leur rectum. Quand les jeunes reines sortent de la colonie pour créer un nouveau nid, elles prennent dans leurs mandibules un bout du jardin cultivé et une ou deux ouvrières accrochées à leur dos.

La fourmi Conomyrma est aussi surprenante. Elle vit dans le désert de l'Arizona à l'instar d'autres espèces. Quand une colonie de Conomyrma découvre de la nourriture, une partie des fourmis mange tandis que l'autre jette des pierres sur les fourmis concurrentes pour les empêcher d'approcher de la nourriture.

Une fourmi africaine est une extraordinaire tisseuse. Elle fait des nids à partir de feuilles qu'elle tisse ensemble, point par point, avec un fil de soie. Les fourmis forment des chaînes de dizaines d'individus qui s'accrochent à deux feuilles éloignées et les rapprochent petit à petit. Quand les feuilles sont en contact, les fourmis prennent une larve qu'elles portent, tête en bas, pour faire couler un fil de soie qui sert à coudre les deux feuilles ensemble.

Les mécanismes de reproduction des fourmis sont très sophistiqués: elles peuvent parfois choisir leur mode de reproduction (par clonage ou sexué). Il y a des fourmis mâles capables de se cloner via la reine. Les mâles fécondent en effet la reine, mais leur sperme contient un facteur qui détruit le matériel génétique de la mère, de telle manière que l'oeuf n'est plus que le clone du mâle.

L'extraordinaire succès écologique des fourmis est lié à la division du travail et à un système de communication sophistiqué indispensable pour éviter le chaos dans des sociétés pouvant parfois atteindre 20 millions d'individus. Les colonies de fourmis se répartissent le travail. Il y a une reine pondeuse (parfois, un oeuf par minute!) et des ouvrières généralement stériles (leur système ovarien est soit réduit à très peu, soit totalement disparu). Chez de nombreuses espèces (mais pas toutes), il existe une répartition des tâches au sein de la caste ouvrière. Ainsi, les «minors», restent au nid et soignent les petits: «le couvain».

SOCIÉTÉ HUMAINE

Le succès écologique des fourmis et leur persistance à travers des millions d'années ont plusieurs causes. «Elles ont un pouvoir d'adaptation optimal, explique Serge Aron, car elles ont un taux de reproduction très rapide, et donc un formidable nombre de descendants. En outre, elles vivent sous terre, ce qui les protège. Et elles ont un squelette extérieur protecteur et enduit d'une cire hydrophobe. Mais c'est surtout leur vie sociale qui leur procure un avantage énorme par rapport aux individus isolés.»

Certains, d'ailleurs, ont vu dans la vie sociale des fourmis une comparaison avec la vie sociale des humains. Sege Aron se démarque de cette «sociobiologie». «Cela a du sens de comparer les humains avec les grands primates et il est vrai que tous les animaux ou presque, y compris les fourmis, ont un apport culturel et peuvent se communiquer des connaissances par apprentissage. Mais chez les animaux, le poids de la culture reste marginal. L'homme est un animal certes, mais très particulier par le poids de sa parole, de sa pensée, de sa possibilité de se projeter dans le futur.»

© La Libre Belgique 2006