Il est des romans possédés qui ne vous lâchent plus. Dès qu’on croit pouvoir le placer dans un tiroir, il en ressort pour s’immiscer dans votre tête, résonner dans vos fantasmes, ou se rappeler à vous quand vous croyez en avoir terminé. "L’assassinat d’Yvon Toussaint" par Yvon Toussaint est de ceux-là et sa capacité à rebondir dans nos imaginaires est une de ses grandes qualités.

Yvon Toussaint, romancier, père de Jean-Philippe Toussaint, ex-grand reporter, ex-rédacteur du "Soir", est parti d’une surprise : surfant sur Google, il découvre qu’il existe, en Haïti, un parfait homonyme, un Yvon Toussaint comme lui, un patronyme pourtant rare. Et ce double surgi des îles est mort assassiné le 1er mars 1999 à Port-au-Prince, sans doute par des sbires de l’ex-président Aristide. Mais même si l’homme était un médecin connu et un sénateur, l’enquête sur son assassinat fut bâclée (ou étouffée).

En découvrant ce "jumeau", l’envoûtement était fait. Yvon Toussaint, le journaliste/romancier était ferré. Il a voulu enquêter sur la mort et la vie de son double créole et noir. Le roman est cette quête, le making off de ce désir de ressusciter un mort. Un Yvon s’empare d’un autre. Le vif s’empare du mort. Un peu pour prolonger son existence, laisse entendre l’écrivain petit à petit obsédé par une fin de vie qui s’approche inexorablement. Mais on peut dire tout autant que le mort s’est emparé du vif, au sens du vaudou, une religion qu’Yvon Toussaint (le noir) pratiquait intensément et que son double (le blanc) découvrit lors d’un séjour sur place, avec un mélange de passion et d’agacement. Dans le vaudou, l’adepte peut être enfourché par un mort, saisi par lui. Et ici, le livre oscille avec subtilité et une grande réussite entre l’autobiographique pudique et cachée d’un Yvon Toussaint et la biographie, parfois romancée, du notable haïtien qui prend petit à petit la place majeure du livre. Impossible de déceler le vrai du faux, le reportage de la fiction.

Chaque roman est toujours une autobiographie, dit-on. Ce roman-ci l’assume avec finesse et subtilité. C’est certainement le plus personnel et le plus ambitieux roman de l’auteur. Il évoque les cicatrices de ses opérations qui lui barrent la poitrine, la vieillesse qui approche et qui n’a rien de tranquille mais ressemble plutôt à la vie qui fuit goutte à goutte.

Par un heureux procédé littéraire, au "Je" jugé trop impudique, Yvon Toussaint introduit le "Tu" pour parler de lui dans sa quête de l’autre Yvon. Comme s’ils étaient finalement trois : l’écrivain qui tire les ficelles, le journaliste que l’écrivain tutoie et le mort qu’il veut ressusciter dans nos esprits.

Le roman est aussi un formidable reportage - le journaliste Yvon Toussaint a des références en la matière ! - sur une île que l’actualité récente a remis dramatiquement en lumière. Par ses rencontres, son regard, son intelligence, sa sensibilité, il dresse le portrait d’un pays miné autant par les hommes que par les éléments et qui se débat dans d’inextricables difficultés. Mais un pays qui l’a séduit par ses habitants d’une si grande sensibilité et d’une culture rare. Des dandys parfois, qui parlent comme à Paris. Les dialogues d’Yvon (le blanc) avec les intellectuels haïtiens sont d’une tenue et d’une hardiesse jouissive et magnifique.

Mais le malheur rode toujours et rodera encore. Yvon Toussaint craint maintenant les pluies diluviennes qui viendront parachever l’enfer du tremblement de terre. Il a dans son roman cette phrase prémonitoire : "Il en est en Haïti qui pensent qu’un jour il n’y aura pas de rémission, de remise de peine. Qu’une averse diluvienne, agrémentée d’un séisme pire encore que celui de 1770, viendra à bout de cette ville et l’étouffera sous un pan de montagne, ample linceul d’argile liquéfiée et de végétation arrachée. Cela, disent ses amoureux déçus, pour prix de ses turpitudes et de ses récidives dans le crime".

Dans cette quête commencée au hasard de l’Internet et continuée sur place par un long séjour, le journaliste a eu la chance de découvrir un homonyme attachant. Médecin formé à l’ULB, proche des pauvres et des paysans. "Un "micro-héros" à l’échelle haïtienne comme je les aime", dit-il, et heureusement pas un héros se prenant pour le sauveur de la Nation en en devenant vite le fossoyeur.

Enquête sur un pays, enquête aussi sur le vaudou dont les mystères planent sur le livre écrit pourtant par un rationnel sceptique. Description de Port-au-Prince qui n’a rien à envier aux "Comédiens", le si beau livre de Graham Greene. Suites de rencontres hautes en couleur avec des vrais/faux personnages (YT cultive sciemment l’ambiguïté sur la question de la vértié), de l’acteur monumental, aux petites putes, en passant par d’inquiétants jumeaux.

Le livre ne se résume pas en trois mots. Il évoque même, incidemment, des parallèles possibles entre Haïti et la Belgique ! C’est un roman mais les deux Yvon Toussaint existent bien. Il se lit comme un polar qu’on ne lâche plus mais alors un polar métaphysique sur le destin des Yvon Toussaint, y compris l’écrivain qui "cherche à occuper au mieux le temps qu’il lui reste à vivre". Quand l’Yvon journaliste mène l’enquête, l’Yvon romancier brouille les pistes. Cela ne peut faire qu’un bon roman car, comme il l’écrit : "si on peut admettre à la rigueur qu’un article soit fait pour chercher à comprendre, un roman n’est-il pas fait avant tout pour douter et se perdre ? Pour quoi d’autre" ?

D’ailleurs, un roman sur Haïti, patrie du vaudou, se doit de garder une dose d’ambiguïté; les loas, les esprits, y veillent pour notre jouissance littéraire.

Depuis la fin du roman, un cataclysme avec 200000 morts a frappé Haïti. L’écrivain ne pouvait qu’en être bouleversé. Il l’a vécu à travers son jumeau haïtien et les dizaines de personnes rencontrées à travers un pays qui l’a séduit par le charme et l’élégance de ses habitants. "J’ai tenté immédiatement de retrouver la trace des 20 à 30 personnes avec qui j’avais dialogué. Je n’en ai retrouvé qu’un tiers, mais elles sont vivantes. Je suis sans nouvelles des autres. Les Haïtiens ont toujours vécu avec cette peur et elle continue car Port-au-Prince est une ville verticale et la saison des pluies peut aggraver les choses. Les interventions étrangères furent importantes mais ce pays a aussi une incapacité douloureuse à former une classe politique où l’on ne trouve que des dictateurs ou des incapables".

Un avis qu’il relativise en citant Cocteau qui disait que "pour comprendre un pays, il faut y passer trente ans ou trois heures". Il y a passé un mois. Mais son double y est, et l’écrivain aimerait que d’autres prennent le relais pour qu’on sache un jour la vérité sur l’assassinat d’Yvon Toussaint.

L’assassinat d’Yvon Toussaint Yvon Toussaint Fayard 372 pp., env. 19,90 €